Pourquoi la visite du premier ministre japonais à Yasukuni a choqué la Chine
2014/01/16

Le 16 janvier 2014, Le Figaro a publié un article de Monsieur Zhai Jun, ambassadeur de Chine en France, intitulé Pourquoi la visite du premier ministre japonais à Yasukuni a choqué la Chine, voici le texte intégral:

Récemment, le premier ministre japonais Shinzo Abé est allé se recueillir au sanctuaire Yasukuni, suscitant de fortes indignations des peuples d'Asie, notamment de Chine et de République de Corée. Certains lecteurs français pourraient demander : pourquoi une si grande colère des Chinois et des Coréens ? Pourquoi aux yeux de nombreux pays asiatiques, le geste du Premier Ministre japonais est-il inacceptable ?

Je crois que ceux qui connaissent le sanctuaire Yasukuni et savent ce qu'il y a dans son musée, le Yushukan, ont la réponse. Le sanctuaire Yasukuni est un lieu où sont vénérées les personnes mortes dans les conflits armés depuis la restauration de Meiji. Il s'agit d'une institution centrale du « shintoïsme d'État » du Japon. Durant la Seconde Guerre mondiale, les militaristes japonais proclamaient que « l'âme de celui qui sacrifie sa vie pour la patrie entrera dans le sanctuaire Yasukuni, deviendra dieu du ciel et sera respecté pour l'éternité ». Ainsi, des millions de jeunes japonais sont-ils partis à la guerre, de plein gré, et se sont donné rendez-vous « au sanctuaire Yasukuni après la mort».

Aujourd'hui, Yasukuni vénère plus d'un millier de criminels de guerre, dont 14 de classe A. Tous les ans, il attire des militaristes et politiciens japonais d'extrême droite, qui vont rendre hommage à leurs « héros ».

Au Yushukan, musée de l'histoire militaire - une partie importante du sanctuaire -, on comprend ce que le sanctuaire Yasukuni cherche à exalter ou à cacher. Il y est expliqué, par exemple, que la Seconde Guerre mondiale a été causée par la « provocation » et « l'oppression » des Etats-Unis et du Royaume-Uni, que la guerre du Pacifique était une guerre sainte visant à défendre la nation japonaise et que les Japonais étaient des libérateurs qui auraient aidé les pays de l'Asie du Sud-Est à s'affranchir de la domination des colonisateurs blancs.

Le musée ne dit rien sur le massacre de Nankin durant lequel 300 000 civils et prisonniers de guerre chinois ont été tués par l'armée japonaise, fait pourtant prouvé par de nombreux documents historiques. Un Allemand, John Rabe, connu comme l' « Oskar Schindler de Chine », a écrit dans son journal intime ce qu'il avait vécu pendant le massacre. En France, le Mémorial de Caen, consacré à l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, raconte aussi ce qui s'est passé à Nankin.

Autre fait choquant : la voie ferrée Thaïlande-Myanmar, construite en Asie du Sud-Est durant la guerre d'agression japonaise, est présentée, dans le Yushukan, comme un miracle technologique qui aurait « apporté d'énormes bénéfices économiques » aux pays de la région. La réalité est que la construction de cette ligne a coûté la vie à 13 000 prisonniers de guerre alliés et à 90 000 civils locaux. D'où sa réputation de « voie ferrée de la mort », qui a inspiré le film américain  Le Pont de la rivière Kwaï, dans les années 50.

D'après les explications du musée, le Procès de Tokyo aurait été imposé au Japon par les pays vainqueurs suivant des lois inventées par ces derniers, et les criminels de guerre de classe A, jugés et exécutés, seraient des martyrs. Comme chacun le sait, le Tribunal militaire international de l'Extrême-Orient, connu aussi sous le nom de Tribunal de Tokyo, fut une juridiction internationale indépendante, universellement acceptée et reconnue et dont la Charte prévoit une procédure rigoureuse. Dans ses actes de capitulation, le Japon s'est aussi engagé à accepter le procès intenté par les Alliés contre les criminels de guerre.

Il paraît donc évident que le sanctuaire Yasukuni est un symbole du militarisme et un pilier spirituel des forces d'extrême droite du Japon. Pour les peuples asiatiques qui ont tant souffert de l'agression de ce pays, le déplacement du premier ministre japonais dans un tel endroit est totalement inaceptable et impardonnable. Imaginez que quelqu'un dépose des fleurs sur la tombe d'Adolf Hitler ! Les vagues de colère en Chine, en République de Corée et dans les pays de l'Asie du Sud-Est sont faciles à comprendre.

Sur l'Histoire de la Seconde Guerre mondiale, l'attitude du Japon frappe par sa différence avec celle de l'Allemagne. S'il y a eu une réconciliation franco-allemande et si l'on voit une Europe en paix depuis bientôt soixante-dix ans, c'est parce que l'Allemagne de l'après-guerre a réalisé une rupture totale avec les nazis.

Le 8 janvier, un ex-SS de 88 ans, Werner C., a été inculpé par le tribunal de Cologne pour sa participation au massacre d'Oradour-sur-Glane. Il a reconnu avoir été membre d'un régiment qui avait exécuté plus de 600 civils dans ce village au centre de la France le 10 juin 1944. Voilà un exemple des efforts que l'Allemagne continue à déployer pour punir ceux qui ont participé aux crimes commis par les nazis. Beaucoup de Chinois se posent la question : pourquoi le Japon ne peut-il pas faire de même et regarder son histoire en face ?

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