Intervention de S.E.M. l'Ambassadeur LU Shaye à la Rencontre des Entrepreneurs de France du MEDEF sur le thème « Les bienfaits et les méfaits de la mondialisation »
(Paris, le 29 août 2019)

1. Quelle est votre opinion sur la globalisation économique ?

Bonjour à tous ! Tout d'abord, je voudrais vous dire combien je suis heureux d'être parmi vous aujourd'hui. Comme vous le savez, j'ai pris mes fonctions il y a tout juste un mois et c'est le premier événement public d'envergure auquel je participe en tant qu'Ambassadeur de Chine en France. Je suis donc ravi de pouvoir m'entretenir avec vous, invités de marque et entrepreneurs, au sujet de la mondialisation.

Pour nous Chinois, la globalisation économique est la conséquence inéluctable de l'industrialisation et du progrès scientifique et technologique.

À partir de la révolution industrielle, au milieu du XIXe siècle, trois cycles de mondialisation ont optimisé l'allocation dans le monde des principaux facteurs de production que sont, le capital, les hommes et la technologie, favorisant ainsi fortement l'essor du commerce, des technologies et des échanges entre les différentes cultures.

Les pays qui les premiers et le plus vigoureusement, se sont engagés dans la mondialisation, sont ceux qui disposent aujourd'hui des économies les plus développées. Ceci est une règle générale qui naturellement, ne s'applique pas aux anciennes colonies occidentales qui, ayant fourni d'importants contingents de ressources matérielles et humaines, ont été sauvagement pillées.

Les pays qui, plus tard, ont réussi à se positionner dans la division internationale du travail, ont également réussi à se développer. Certains se sont même hissés parmi les plus avancés, comme en témoignent les quatre dragons et les quatre tigres asiatiques, et aussi bien évidemment, la Chine.

On voit ainsi que l'intégration économique de tous les pays du monde est une tendance historique majeure et qu'elle s'accomplit par-delà la volonté des hommes.

2. On assiste partout dans le monde à une montée des sentiments anti-mondialisation. Comment voyez-vous la politique de « America first » de Donald Trump, qui depuis son arrivée au pouvoir, a pris la Chine comme première cible ?

Dans la mondialisation il y a des gagnants, il y a des perdants. Tout en stimulant l'économie internationale, la mondialisation a également conduit à des écarts de richesses croissants au sein des pays et entre les différents pays. Et aujourd'hui, de plus en plus de voix s'élèvent pour la critiquer.

Cependant, nous estimons que ces problèmes ne sont pas inhérents à la mondialisation en soi, mais proviennent plutôt du fait que certains pays développés n'ont pas su distribuer équitablement les dividendes de la mondialisation pour d'un côté améliorer leur compétitivité, et de l'autre rémunérer justement les travailleurs.

Certains pays en développement n'ont pas consacré le peu de dividendes de leur main-d'œuvre et de leurs ressources à l'indispensable développement de leurs infrastructures et de leurs capacités de production.

Pour ces pays, l'anti-mondialisme ne résoudra rien et ils auraient tort de jeter le bébé avec l'eau du bain.

Mais il existe une erreur plus grande encore, c'est de croire que, lorsqu'on est malade c'est aux autres de se soigner, et de vouloir confisquer pour son seul profit les chances qu'offre à tous l'économie mondiale.

Sur le conflit commercial sino-américain, notre position a toujours été la même : nous ne voulons pas la guerre commerciale, mais si on nous en impose une, nous la ferons.

Nous sommes disposés, dans un esprit de respect mutuel et d'avantages réciproques, à négocier avec les Etats-Unis pour résoudre leurs préoccupations notamment, en matière de déficit commercial. Cependant, il n'est pas question pour nous de sacrifier nos intérêts fondamentaux pour le simple plaisir de parvenir à un accord.

L'économie chinoise est suffisamment solide et résistante pour faire face aux risques et les menaces qu'entraîneraient les conflits commerciaux.

Parallèlement, nous sommes persuadés que le protectionnisme est une impasse avec, de plus, un fort effet boomerang puisqu'en fin de compte, plus personne ne peut exporter et tout le monde se retrouve coincé.

Comme l'a dit le Président Xi Jinping, vouloir répartir l'océan de l'économie mondiale en une série de petits lacs ou de petits fleuves bien séparés les uns des autres est non seulement impossible mais de plus, totalement à contre-courant de l'histoire.

3. Comment voyez-vous le déficit commercial de la France envers la Chine ? Que répondez-vous à ceux qui disent que la Chine est le plus grand bénéficiaire de la globalisation ?

L'excédent commercial n'est pas l'objectif que poursuit la Chine. La Chine non seulement ne cherche l'excédent commercial envers d'autres pays, mais aussi ouvre toujours davatage la porte pour importer plus de marchandises d'autres pays, afin de satisfaire l'aspiration de notre population à une vie meilleure. Quand la Chine intègre dans la mondialisation, nous suivons, nous appliquons des règles de jeu internationales définies par les Occidentaux. Beaucoup de mesures, d'applications, et d'approches pratiquées par la Chine sont apprises auprès de pays occidentaux.

Je ne nie pas le fait que, si depuis le lancement de la politique de réforme et d'ouverture, la Chine s'est développée aussi rapidement, c'est dans une large mesure parce qu'elle a su attraper le 3ème train de la mondialisation et qu'elle a su maximiser ses atouts pour réaliser ce pas de géant.

Néanmoins, dire pour autant qu'elle est le plus grand bénéficiaire de la mondialisation me semble discutable.

En effet, les gens se focalisent uniquement sur le taux de croissance du pays, mais rares sont ceux qui prennent en compte les sacrifices consentis par le peuple chinois pour y parvenir.

Tout d'abord, pour comprendre la mondialisation et nous y adapter, les frais d'apprentissage ont été très lourds. Par exemple, pendant les 30 années qui ont suivi la réforme et l'ouverture, la Chine, pour attirer les investissements internationaux, a accordé aux sociétés étrangères d'importantes exonérations fiscales comme par exemple, une exemption totale d'impôt sur les revenus des sociétés pour les trois premières années et une réduction de moitié de l'impôt sur les deux années suivantes, allant ainsi, bien au-delà du traitement national.

Deuxièmement, les entreprises étrangères en Chine ont certes créé de nombreux emplois en Chine et nous ont aidé à élever notre capacité de production, mais elles ont aussi empoché la grande majorité des bénéfices. Aujourd'hui, pour un téléphone mobile Apple assemblé en Chine, 80% des bénéfices vont à l'entreprise américaine, 15% vont au Japon, à la Corée du Sud et à l'Union européenne. Ne reste pour la Chine que 5%, péniblement gagnés par ses travailleurs. Ce n'est pas la Chine qui bénéficie le plus de la mondialisation. Tous les pays y gagnent.

En fin de compte, le succès de la Chine repose sur le dur labeur de plus d'un milliard d'individus. Nous avons investi chaque centime des dividendes obtenus de la mondialisation dans notre développement pour bâtir un tissu industriel diversifié répondant à l'ensemble de la classification de l'ONU ainsi qu'un réseau d'infrastructures de classe mondiale, tant en termes de couverture que de qualité. Par ailleurs, nous avons sorti plus de 700 millions de personnes de la pauvreté.

Ainsi, si je devais résumer en deux mots la recette du succès de la Chine, je dirais : opportunités et travail.

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