Discours de S.E.M. l'ambassadeur Lu Shaye au « Dîner de l'émergence » organisé par la Fondation Prospective et Innovation
2019/09/03

 

Monsieur le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin,

Mesdames et Messieurs, chers amis,

Il y a maintenant un mois que je suis arrivé en France pour prendre mes fonctions d'ambassadeur de Chine en France. Je voudrais remercier le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin et à la Fondation Prospective et Innovation d’avoir organisé ce magnifique dîner sur le thème des pays émergents et de m’avoir invité comme premier speaker dans le cadre de cet événement. Je suis très heureux de pouvoir évoquer en présence d’entrepreneurs et d’amis français de tous horizons ma vision sur la situation internationale et les relations sino-françaises.

Cette année marque le 55ème anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France. Il y a 55 ans, le président Mao Zedong et le général De Gaulle, bravant les obstacles de la Guerre froide, avec un courage exceptionnel propre aux grands hommes d’Etat, prenaient la décision historique d'établir des relations diplomatiques entre nos deux pays. Ils ouvraient ainsi la voie à un dialogue et une coopération entre les deux grandes puissances de l'Est et de l'Ouest fondé sur le respect mutuel, l'égalité et les avantages réciproques, bouleversant ainsi en profondeur l’architecture et le cours du monde. Depuis 55 ans, fidèles à leur esprit d’indépendance, de compréhension mutuelle, de clairvoyance, d'avantages réciproque et de coopération gagnant-gagnant, nos deux pays ont été ensemble à l’initiative d’un certain nombre de "grandes premières" dans la diplomatie de la Chine avec l’Europe comme avec le reste du monde.

En mars de cette année, le Président Xi Jinping a effectué sa deuxième visite d’État en France avec le succès que vous savez. Nos deux chefs d’État sont convenus de bâtir un partenariat stratégique global plus solide, stable et dynamique sur la base d’un nouveau point de départ historique. Le président Macron se rendra à nouveau en Chine au cours de cette année. Guidées par la vision stratégique des deux chefs d’État, nos relations bilatérales, qui commencent à arborer le visage de la nouvelle ère, s’apprêtent à accueillir des perspectives de développement sans précédent.

C’est à ce moment historique que j’ai l’honneur d’être le 12ème ambassadeur de Chine en France. C’est un grand honneur, mais aussi une lourde responsabilité. Mon souhait le plus cher est de travailler avec les Français de tous horizons pour traduire en résultats concrets les convergences politiques de nos deux chefs d'État, et transformer la chaleur de nos échanges, en succès tangibles et hisser toujours plus haut le niveau de nos relations bilatérales.

Mesdames et Messieurs,

Quand je parle de « nouvelle ère », je fais référence d’une part au nouveau départ que prennent nos relations, mais encore davantage à l’époque que nous vivons et qui traverse des mutations inédites depuis un siècle.

L’un de ces bouleversements est l’émergence de nouveaux pays, dont la Chine est certainement emblématique. C’est pourquoi la série d’événements organisés par M. Raffarin est parfaitement d’actualité.

Ce que je voudrais vous dire ici, c’est que le développement de la Chine est une force positive pour le monde. D’abord parce que 40 ans de politique de réforme et d'ouverture nous ont permis de sortir plus de 700 millions de Chinois de la pauvreté et de créer la plus grande classe moyenne au monde avec plus de 400 millions de citoyens. Au premier semestre de cette année, malgré des pressions baissières considérables, nous avons réussi à maintenir une croissance de 6,3%, qui reste la principale source de croissance de l’économie mondiale et est équivalente à la valeur de l’économie Suisse en un an. Notre objectif est de parvenir à un développement innovant, équilibré, écologique, ouvert et partagé, de bâtir une Chine prospère, forte, démocratique, hautement civilisée, harmonieuse et belle. D’autre part, face à l’aggravation des périls mondiaux, nous pensons que jamais le destin des différentes nations n’a été aussi interdépendant, pour le meilleur comme pour le pire. Voilà pourquoi, le président Xi Jinping a proposé l’idée de la construction d’une communauté de destin pour l’humanité et d’un nouveau type de relations internationales , en plus de l’initiative des Nouvelles routes de la soie, à savoir la ceinture économique de la Route de la soie et la Route de la soie maritime du 21e siècle.

La Chine est aujourd’hui le membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU qui fournit le plus gros contingent de soldats aux opérations de maintien de la paix, qui contribue inlassablement à la paix et au développement et joue un rôle leader de premier plan en matière de lutte contre le changement climatique.

Mais parallèlement, on assiste au retour de phénomènes négatifs comme le populisme, le protectionnisme et l'unilatéralisme, qui bousculent les consciences et les limites de l’acceptable. Avec son slogan « America First », la première puissance mondiale se dédit constamment et rompt ses alliances, s’affranchit des règles de l’OMC et déclenche des guerres commerciales tous azimuts y compris contre la Chine et l’U.E., précipitant dans le ravin le système multilatéral international qu’il avait autrefois bâti de ses mains.

Le président Xi Jinping a dit que la Chine et la France pouvaient, ensemble, changer le destin du monde. Or, justement, notre monde une fois de plus a besoin de grands pays comme la Chine et la France pour prendre leurs responsabilités, et aider la communauté internationale à faire les bons choix, c’est-à-dire à s’engager ensemble pour le développement pacifique et la coopération gagant-gagnant.

La Chine et la France doivent travailler ensemble à la défense du multilatéralisme et à l’amélioration de la gouvernance mondiale."Rien ne se construit sans règles ». La gouvernance mondiale actuelle est la cristallisation d'une réflexion en profondeur suite au désastre des deux guerres mondiales. Nous souhaitons naturellement qu’elle sache s’adapter aux réformes nécessaires qu’impose notre époque. Il n’est bien sûr pas question de rejeter en bloc l’actuelle gouvernance et chacun devra être consulté sur la manière de procéder, sans quoi, le monde risquerait de revenir à la loi de la jungle et personne n’y trouverait son compte.

La Chine et la France doivent défendre l’autorité des Nations-Unies et leur rôle central dans la gouvernance mondiale, poursuivre l’excellente dynamique de coopération en restant leaders avec exemplarité dans la lutte contre le changement climatique et la sauvegarde de la biodiversité. Il faut aussi préserver à tout prix ce succès du multilatéralisme qui est l’accord sur le nucléaire iranien, intensifier nos discussions et notre coordination sur la réforme de l’OMC et élargir nos convergences de vues.

Plus important encore, nous devons ensemble préserver ce principe de base des relations internationales qui est celui du règlement des différends par le dialogue et la négociation. Lors des négociations commerciales sino-américaines, les États-Unis ont à plusieurs reprises agité le bâton des droits de douane et exercé des pressions dites maximales sur la Chine. La dernière fois, Donald Trump a même trahi ouvertement sa promesse faite au G20 à Osaka, «de ne plus imposer nouveaux tarifs douaniers sur les produits chinois», en annonçant une taxation supplémentaire de 10% sur les 300 milliards de dollars de marchandises chinoises à destination des USA. L’Europe et la France sont également visées par les menaces américaines d’imposer des droits de douane et d’ouvrir une enquête « section 301 ». Les États-Unis utilisent leur puissance étatique et appliquent abusivement la prétendue « juridiction de long bras » pour écraser des sociétés technologiques chinoises comme Huawei. Huawei, n’est ni la première, ni la dernière de leurs victimes. Des sociétés françaises comme Alstom et BNP Paribas ont également beaucoup souffert. Face à une conception du pouvoir aussi arrogante et brutale, le monde entier devrait se dresser pour dire STOP !

La Chine et la France doivent persévérer dans leur quête d’intérêts mutuels.

La Chine est en passe de supplanter les USA comme premier grand marché de consommation au monde. Malgré cela, notre taux d’urbanisation reste inférieur d’environ 20% à celui des pays développés. Le jour où nous aurons le même taux, la taille de notre marché aura encore doublé. La transformation et la modernisation de l'économie chinoise conjuguée avec les réformes et l'ouverture, offrent des perspectives de coopération formidables dans le nucléaire civil, l'aéronautique, le spatial, l’agro-alimentaire, la santé , l’innovation scientifique, le développement durable et domaines d’excellence des entreprises françaises. Nous pouvons également aller travailler ensemble sur les marchés tiers d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs.

Mais nous devons aussi voir dans un contexte de concurrence ouverte, le marché chinois a mûri et les occasions de faire de l’argent facilement et rapidement sont plus rares. Mais coopérer, c’est partager les joies et les peines. On ne peut pas, quand tout va bien, faire fortune dans son coin et commencer à se plaindre qu’on perd de l’argent, dès le vent tourne. Les Chinois disent : « A gros poisson, longue ligne ». Seules les entreprises qui auront une vision stratégique pourront se faire une place sur le marché.

Les constructeurs automobiles français qui sont arrivés de bonne heure en Chine n’ont hélas pas su saisir les opportunités et ont été dépassés par leurs concurrents allemands, américains où japonais, pourtant arrivés après eux. Voilà qui devrait faire réfléchir.

La Chine considère la France comme un partenaire prioritaire avec qui elle souhaite partager les opportunités de développement. Ces dernières années, la Chine a eu recours à des procédures accélérées pour régler plus vite les questions d’autorisations d’importation en Chine de viande de bœuf, de volaille et d’autres produits agroalimentaires français. Les entreprises françaises avec de bon produits, de bonnes technologies et de bons services peuvent se rassurer sur leur compétitivité en Chine et sur leurs perspectives de réussite avec un partenaire chinois.

La Chine et la France doivent renforcer leur confiance mutuelle stratégique et pousser ensemble la coopération Chine-UE. L’UE est une force importante et on peut dire que sans l’UE, le monde ne serait pas multipolaire. Nous voulons une U.E. solidaire, stable et prospère. Nous souhaitons travailler avec elle dans tous les domaines. Nous devrions, ensemble, travailler à la construction des Nouvelles routes de la soie, à la stratégie d’interconnexion euro-asiatique et créer ensemble un grand corridor, un grand marché euro-asiatique pour œuvrer au développement et à la prospérité de ce vaste ensemble. La France est le "moteur" de l'intégration européenne. La coopération sino-française doit être un bel exemple de réussite et dynamiser le développement Chine-UE.

Certaines puissances de l'UE ont vu d’un mauvais œil notre coopération en format "17 + 1", la croyant destinée à « diviser pour régner » et déconstruire l’UE. Bien au contraire ! Nous voulons la renforcer en apportant nos ressources financières et techniques et construire des infrastructures utiles au développement des pays de l’Europe centrale et de l’Est qui sont les moins avancés de l’Europe. C’est utile pour combler les disparités de développement dans l’UE et augmenter la taille de son marché, ce qui sera bénéfique tant pour la Chine que pour l’Europe.

Nous devrions également rapprocher nos peuples pour leur permettre de mieux se connaître et s’apprécier mutuellement. La Chine et la France ont une longue tradition d'échanges culturels et de compréhension mutuelle et une assise populaire solide à nos relations bilatérales. Hélas, des malentendus et préjugés persistent, ce qui montre que nos échanges sont encore insuffisants et qu’il y a encore beaucoup à faire. Prenons le tourisme, par exemple : tous les ans, la France accueille 2,3 millions de touristes chinois, ce qui la place au premier rang des destinations européennes. Mais ces touristes ne représentent que 1,5% des 160 millions qui se déplacent. Il y a donc pour la France, un potentiel de croissance énorme. Actuellement, on assiste au retour de la théorie du Choc des civilisations avec son cortège de nationalisme et de populisme. Mais la Chine et la France, tous deux pays de grande culture, avec des histoires différentes, encouragent dans un respect mutuel et dans la tolérance, le dialogue entre les civilisations. C’est fondamental pour le respect de la diversité culturelle dans le monde. Avant la fin de l’année, le Conseiller d'Etat et ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, coprésidera la 5ème session du Dialogue de haut niveau sino-français sur les échanges humains et culturels. Les deux parties saisiront certainement cette occasion pour développer activement nos échanges humains et consolider l’assise populaire de notre amitié.

En tant qu’ambassadeur de Chine en France, je serai ravi de multiplier les contacts avec les mondes politique, économique, artistique, académique, avec la presse et des médias, les élus français, etc. Ensemble, vous me ferez découvrir votre pays, je vous parlerai de la vraie Chine d’aujourd’hui et j’écouterai avec plaisir vos idées et vos opinions sur le meilleur moyen de développer les relations sino-françaises.

Merci à tous.

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