Interview de S.E.M. l'Ambassadeur LU Shaye par AFP
2019/09/11

Q : Je vais commencer par une question sur l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie. La France où vous venez d’arriver a salué le projet certes, mais a aussi exprimé quelques réticences ou des inquiétudes sur le fait que le projet profiterait avant tout aux entreprises chinoises. Dans le cas de votre mission, comment vous allez parler des Nouvelles Routes de la Soie aux autorités françaises ? Espérez-vous qu’un jour la France fasse comme l’Italie et finisse par adhérer à cette initiative des Nouvelles Routes de la Soie ?

R : En effet, l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie est composée de deux parties : l’une est la Ceinture économique de la Route de la Soie, l’autre est la Route de la Soie maritime du 21e siècle. Cette initiative a été proposée par le Président chinois Xi Jinping en 2013, et depuis, cette initiative a enregistré beaucoup de résultats positifs permettant de promouvoir le développement des infrastructures des pays riverains et l’interconnexion des pays, surtout entre des pays asiatiques et européens. Par exemple à travers le train de fret sino-européen. Avec cette initiative, les deux côtés du continent eurasiatique sont liés. L’est du continent est lié à l’ouest du continent où se trouvent la France, l’Allemagne et d’autres pays européens. Je pense que c’est une très bonne initiative. D’ailleurs, l’UE a aussi sa stratégie sur l’interconnexion eurasiatique. Je pense que les deux initiatives peuvent se rapprocher et se combiner, pour stimuler la croissance économique de cette région.

La France, jusqu’à maintenant, a exprimé un intérêt assez grand pour cette initiative. Je pense que la France est le moteur de l’intégration européenne. Si nos deux pays peuvent coopérer sur ce plan, nous pourrons donner un exemple à d’autres pays européens, ce qui signifiera que cette initiative est bénéfique à tous et que c’est un programme gagnant-gagnant.

Je comprends que certains pays européens ont des inquiétudes sur le programme de Chine, surtout envers des pays de l’Europe du Centre et de l’Est, car nous avons une coopération “17+1”. Certains pensaient que la Chine voulait saboter l’unité de l’UE. Mais la réalité c’est que la Chine ne veut pas saboter l’unité de l’Europe. Au contraire, nous la renforçons avec nos propres moyens. Pourquoi ? Parce que nous aidons les pays de l’Europe centrale et de l’Est dans la construction des infrastructures qui sont utiles au développement économique de l’Europe et qui sont propices au développement du marché européen. Cela est profitable à tous, non seulement à la Chine, mais aussi aux pays européens.

Q : A l’instant vous voyez la France un moteur de l’intégration de l’Europe. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Ensuite une question plus générale sur la visite attendue du Président Macron en Chine au mois de novembre, qu’est-ce que vous pouvez lui dire ? Qu’est-ce que vous en attendez ? Récemment, on nous a dit que la Chine a menacé de suspendre la coopération policière avec la France à la suite de l’affaire Interpol, est-ce que vous pouvez nous confirmer cette information ? Est-ce que vous êtes satisfait de la coopération de la France dans la lutte contre la corruption en Chine ? Et combien de suspects de corruption chinois ont été extradés par la France vers la Chine ?

R: Pourquoi la Chine considère la France comme le moteur du développement de l’Europe ? Parce que la France, de concert avec l’Allemagne, est l’initiateur de l’Union européenne. La France est aussi l’un des pays européens les plus puissants sur le plan économique. Et dans d’autres domaines, la France a aussi la capacité de jouer ce rôle de guider le développement de l’UE. Bien sûr, j’espère que la France pourra le faire en collaboration avec d’autres membres de l’UE. D’ailleurs, le Président Macron préconise le multilatéralisme sur le plan international, cela correspond à la vision chinoise. Je pense qu’entre la Chine et la France, nous avons de plus en plus de convergences, et de moins en moins de divergences dans les affaires internationales. C’est une base très favorable à notre coopération bilatérale.

Le Président Macron effectuera sa deuxième visite d’Etat en Chine. La France sera aussi invité d’honneur à la deuxième Exposition internationale des importations de Chine à Shanghai, cela signifie que les relations bilatérales entre nos deux pays ne sont pas quelque chose d’ordinaire. Nos relations bilatérales sont établies par nos anciens dirigeants : le Président Mao Zedong et le Général De Gaulle. Ils avaient une vision stratégique de très long terme. 55 ans après, nous éprouvons une grande admiration pour leur vision stratégique. Leur vision de cette époque-là correspond bien à la situation d’aujourd’hui.

Le Président Macron et le Président Xi Jinping ont des points de vue très similaires sur la situation internationale actuelle et les points chauds dans le monde. D’ailleurs, nos relations bilatérales ne sont pas abstraites, elles sont concrètes. Elles sont étayées par notre coopération pragmatique dans de nombreux domaines, par exemple dans le nucléaire, l’aéronautique, l’automobile, l’agroalimentaire, la culture, l’éducation et beaucoup d’autres domaines. Et notre coopération sur les marchés tiers aussi, n’est-ce pas ? Toutes ces coopérations pragmatiques sont dans l’intérêt de nos deux pays et apportent des dynamiques à notre amitié. L’amitié n’est pas abstraite, elle est concrète. Par ailleurs, il y a notre coopération sur le plan international pour défendre le multilatéralisme, lutter contre le changement climatique, préserver la biodiversité, etc. Il y a un grande quantité de coopérations. J’espère que la prochaine visite du Président Macron sera couronnée d’un plein succès et donnera beaucoup de fruits de coopération concrets.

D’après ce que je sais, la Chine n’a pas suspendu la coopération policière avec la France. Nous continuons à mener la coopération avec la France dans ce domaine. Cela est bénéfique aux deux côtés.

Effectivement comme je viens d’arriver en France il n’y a pas très longtemps, je n’ai pas encore beaucoup d’informations sur notre coopération bilatérale dans ce domaine. Mais en principe, la Chine est très déterminée de lutter contre la corruption, aussi à l’intérieur qu’à l’extérieur. Nous souhaitons coopérer avec différents pays dans le monde pour lutter ensemble contre la corruption. Nous comptons aussi sur l’assistance de la partie française.

Q : Vous avez évoqué le cadre mutlilatéral complexe, et les convergences de vue entre le Président Xi Jinping et le Président Macron. Actuellement une des dynamiques les plus fortes dans ce paysage multilatéral, c’est la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. Dans ce bras de fer, les Européens peuvent tenter de jouer l’apaisement. Selon vous, quelle devrait être la position des Européens ? Quelles devaient être les relations entre Beijing et les capitales européennes dans le cadre de cette confrontation ?

R : Je pense que sur cette question, il y a un principe : être multilatéraliste ou unilatéraliste ? Je qualifie les contradictions entre la Chine et des Etats-Unis de “frictions commerciales”, mais pas de “guerre”, car j’espère que cela ne sera pas une guerre. Dans les frictions sino-américaines, la Chine reste du côté multilatéraliste, les Etats-Unis sont unilatéralistes: le président Donald Trump préconise "America first" et je pense que les pays européens doivent se tenir du côté correct de l'Histoire, doivent préserver, défendre aussi le multilatéralisme. L'administration américaine croyait pouvoir écraser la Chine avec les droits de douane, mais un an après, la Chine n'est pas écrasée. Notre économie continue à augmenter, avec un taux de croissance de 6,3%. En revanche, les Etats-Unis ont connu des difficultés économiques.

La Chine ne souhaite pas avoir une guerre commerciale. Mais si on nous en impose une, nous la ferons. Nous voulons résoudre les problèmes par voie de négociations, mais sur un pied d’égalité et sur la base du respect mutuel. La Chine ne fera pas les négociations seulement pour le plaisir de parvenir à un accord. Si cet accord est préjudiciable aux intérêts fondamentaux chinois, on le refusera.

Ces frictions commerciales entre la Chine et les Etats Unis affectent beaucoup les pays européens, surtout en matière d’économie et de commerce. J’ai constaté qu’au premier semestre, l'Allemagne a connu une récession légère. C'est un signal. Et récemment la Chancelière allemande Angela Merkel a effectué une visite officielle en Chine avec une énorme délégation d'hommes d'affaires. Je pense que les pays européens doivent saisir l'opportunité offerte par la Chine, et que le marché chinois est de plus en plus ouvert au reste du monde. Le Président Xi Jinping a annoncé l’année dernière quatre mesures d’approfondir la réforme et d’élargir l’ouverture de Chine au monde. Un an après, le gouvernement chinois a déjà concrétisé ses déclarations. Tout le monde peut le constater. Il y a des exemples : récemment, le distributeur américain Costco a ouvert son premier magasin à Shanghai, ce qui est un peu comique c’est que quelques heures après son ouverture, il a été contraint de fermer temporairement ses portes à cause d’affluence. Les consommateurs chinois étaient trop enthousiastes, ils ont acheté tous les produits dans le magasin. Par ailleurs, Galeries Lafayette va ouvrir son deuxième magasin en Chine, à Shanghai. C’est un symbole qui signifie que dans le contexte actuel des frictions commerciales sino-américaines, les investisseurs ont toujours la confiance dans le marché chinois.

Q : Je voudrais vous poser une question sur Huawei, puisqu’il y a toujours des inquiétudes en Europe dans plusieurs pays sur le déploiement de la 5G, notamment du fait d’une loi chinoise qui appelle les entreprises qui travaillent en Chine à fournir aux autorités des données présentes sur leurs serveurs, et aussi plus largement des risques d’espionnage via les réseaux mobiles. Ces inquiétudes sont principalement soulevées par les Etats-Unis, pourriez-vous dire aux partenaires européens pour les rassurer ?

R : La loi concernée en Chine que vous avez évoquée est une approche universelle, appliquée dans presque tous les pays, surtout dans les pays occidentaux, comme aux Etats-Unis et dans les pays européens. Je suis sûr qu’en France, vous avez aussi des lois similaires pour que les entreprises opérant dans le pays doivent collaborer avec le gouvernement en ce qui concerne la sécurité nationale. Je connais bien qu’aux États-Unis, il y a le Cloud Act qui oblige les entreprises américaines à collaborer étroitement avec le gouvernement américain, à fournir les données de télécommunications de l’entreprise au gouvernement ou aux agences d’intelligence aux Etat-Unis. Je sais qu’en France, récemment, il y a eu une audience à l’Assemblée nationale sur les fournisseurs de télécommunications y compris Huawei, et aussi les opérateurs américains comme Cisco et les opérateurs européens comme Nokia et Ericsson. Les députés ont posé la même question que la votre à ces entreprises. Cisco ne peut pas nier qu’il doit collaborer avec le gouvernement américain. Donc je pense que cette question doit d’abord être posée aux entreprises occidentales. Est-ce qu’ils vont collaborer avec leurs gouvernements sous la requête de ces derniers ?

Q : Concernant Hong Kong, vous avez parlé de la visite de la Chancelière allemande en Chine, à cette occasion elle avait appelée à “la garantie des droits et des libertés du territoire”. Quelle est votre réaction face à ces déclarations de la Chancelière Merkel ? Que pensez-vous de la position de la France sur les événements de Hong Kong ?

R: La situation à Hong Kong, au moins actuelle, n'a rien à voir avec la démocratie et la liberté parce que sa population, depuis la rétrocession à la mère patrie en 1997, bénéficie de beaucoup plus de démocratie et de liberté que sous le régime colonialiste du Royaume Uni. Pendant 156 ans de règne du Royaume-Uni, les Hong-Kongais n'avaient même pas le droit de descendre dans la rue pour faire une manifestation. Les députés n'étaient pas élus, le gouverneur n'était pas élu. Ils étaient désignés. Mais aujourd’hui, selon l’Indice de liberté humaine, la liberté de société à Hong Kong en 2018 s’est classée 3e dans le monde, ce qui est un niveau largement supérieur aux États-Unis et à la plupart des pays européens.

Vous voyez où est le problème. La vraie intention des manifestants n’était pas de s’opposer à l’amendement du projet de loi sur l’extradition, car avec les manifestations, le gouvernement de la Région administrative spéciale de Hong Kong a déjà retiré cet amendement. Mais les manifestants n’ont pas cessé là. Ils avancent de nouvelles revendications. Tant que le gouvernement de Hong Kong ne les accepte pas, ils continuent leurs manifestations, jusqu’à la violence. Je peux supposer que si le gouvernement de la RAS accepte les revendications, ils en lanceront de nouvelles.

D’ailleurs, la violence à Hong Kong est tout à fait contre la société, contre les populations ordinaires. Pendant trois mois de manifestations violentes, l’économie de Hong Kong a été bien affectée. La fermeture d’un jour de l’aéroport international de Hong Kong va faire perdre 10 milliards de dollars hongkongais, soit 1,3 milliard de dollars américains. Pendant ces périodes, la consommation a été réduite de 70%. Mais ce sont les petits commerçants qui souffrent le plus. Je pense que les actes des manifestants ont déchiré la société, détruit l’Etat de droit de Hong Kong, battu en brèche la souveraineté de la Chine, et surtout porté atteinte aux populations hongkongaises.

Je pense que les pays occidentaux doivent observer objectivement la situation de Hong Kong, vous ne devez pas soutenir la violence, les émeutiers. En fait, les émeutiers sont très minoritaires. La plupart de la population de Hong Kong ne veut pas voir la situation actuelle. Même les manifestants, tout au début, leur but authentique était de s'opposer à l'amendement de la loi de l'extradition, maintenant leur objectif est atteint, ils veulent revenir à la normale de la vie, au calme.

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