Interview de S.E.M. Lu Shaye Ambassadeur de Chine en France par CGTN-Français
2019/10/04

1- L'année 2019 marque le 55ème anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France et le 15e anniversaire de l'établissement d'un partenariat global stratégique entre les deux pays. En mars de cette année, le président Xi Jinping, invité par le président Macron, a effectué une visite d'État en France. Avant son départ, le président Xi avait publié une tribune signée dans Le Figaro, où il écrivait notamment : « Ensemble, la Chine et la France pourront apporter de grandes transformations. L'histoire n'a cessé de le prouver au cours des 55 ans écoulés. ». Comment comprenez-vous cette phrase ?

La France est le premier grand pays occidental à avoir établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine. Depuis 55 ans, grâce aux efforts conjoints de nos deux pays, les relations sino-françaises se sont distinguées par leur caractère stratégique, pionnier et global, à l’avant-garde des relations sino-occidentales et essentielles pour la paix, la stabilité et le développement de nos deux pays, comme du reste du monde.

Sur le plan politique, l’établissement des relations diplomatiques sino-françaises a brisé l’échiquier bipolaire où s’affrontaient Américains et Soviétiques, et dressé l’étendard d’une diplomatie indépendante, bouleversant ainsi le cours de l’histoire des relations internationales de l’après-guerre. Puis, dans un esprit de respect mutuel et de recherche de terrains d’entente, les deux pays ont développé leur relation dans une optique stratégique de long terme, jusqu’à l’avènement d’un partenariat global stratégique étroit et solide, pour devenir un modèle exemplaire de gestion des relations entre pays de traditions culturelles et de systèmes sociaux différents.

Sur le plan économique et commercial, la Chine et la France, dans un esprit ouvert, ont réalisé ensemble de nombreux grands projets stratégiques, notamment dans le nucléaire, l'aéronautique, explorant aussi les marchés-tiers, de manière très inspirante pour la coopération avec l’Europe et le reste du monde.

Sur le plan international, la Chine et la France, en tant que membres permanents du Conseil de Sécurité, ont pleinement démontré leur capacité d’action et leur sens des responsabilités de grande puissance en maintenant une concertation et une coordination étroites pour le règlement pacifique de crises internationales et régionales, pour lutter contre le terrorisme, la prolifération nucléaire, le changement climatique et défendre le développement durable.

Notre monde traverse actuellement une période troublée par des facteurs complexes aux conséquences profondes : c’est le réveil de l’unilatéralisme et du protectionnisme ainsi que des thèses populistes et du « Choc des civilisations ». Une fois encore, le monde est à la croisée des chemins, rendant plus évidente l’importance de la solidarité stratégique entre nos deux pays. Lors de la visite du président Xi Jinping en France en mars dernier, les deux Chefs d’État ont publié une Déclaration conjointe sur la préservation du multilatéralisme et sur l’amélioration de la gouvernance mondiale. Cette première dans les relations entre la Chine et l’Occident traduit notre volonté commune, face à des bouleversements aussi exceptionnels, de défendre la paix et la prospérité mondiales. Je suis convaincu que, animés par l'esprit de notre Déclaration conjointe, la Chine et la France seront à même d’insuffler davantage de positivité dans le monde, en œuvrant pour le multilatéralisme, l’ouverture, la coopération, la paix mondiale, en encourageant un dialogue et des échanges dignes de ce nom et en coordonnant nos actions.

2- La tribune signée du Président Xi mentionnait également l’amitié particulière liant la Chine et la France, ainsi que leur relation de partenaires gagnants-gagnants. Vous venez de mentionner les bouleversements exceptionnels qui secouent le monde, montrant que l’humanité entrait dans une phase critique de son développement. A votre avis, dans ce nouveau contexte international, comment intensifier le partenariat global stratégique sino-français ?

Lors de la visite en France du Président Xi, les deux Chefs d'État sont convenus de bâtir ensemble, sur un nouveau point de départ historique, un partenariat global stratégique encore plus solide, stable et dynamique, traçant ainsi les orientations pour l’avenir des relations sino-françaises pour la nouvelle ère. Mon axe de travail principal sera de traduire rapidement en actions les grandes orientations communes de nos deux dirigeants, de favoriser partout la coopération entre nos deux pays et de hisser sans relâche notre relation à un palier supérieur.

Pour ma part, il me semble que si l’on veut, dans le contexte actuel, intensifier notre partenariat global stratégique, cela suppose plusieurs choses :

Tout d’abord, renforcer le socle de notre confiance politique mutuelle en continuant de nous respecter, de rester attentifs aux intérêts fondamentaux et aux grandes préoccupations de l’autre, en élargissant les consensus et en dépassant les différends, tout en s’assurant étroitement que nos relations vont dans la bonne direction.

Ensuite, il faut intensifier la coopération gagnant-gagnant. Continuons d’encourager l’audace pour que, de façon plus novatrice et ouverte et par des actions concrètes, nous puissions progresser sur des projets stratégiques comme le nucléaire ou l’aéronautique, sans oublier l’exploration de nouvelles filières innovantes comme l'agriculture, le numérique, le tourisme, la culture, les économies d'énergie et la protection de l'environnement. Il conviendra également d'explorer le champ des possibles offert par les Nouvelles routes de la soie et la coopération en marchés tiers afin de faire croître continuellement le gâteau de nos intérêts communs.

Troisièmement, à l’échelon international, nous devons rehausser le niveau de notre coopération stratégique. C'est un point capital si nos deux pays veulent maintenir, dans la nouvelle ère, le leadership de la relation sino-française, en Chine et en Occident. La Chine et la France devraient ensemble encourager la communauté internationale à renforcer le dialogue sur les grands dossiers internationaux tels que la gouvernance mondiale, la réforme de l’OMC, les mécanismes internationaux de contrôle des armements nucléaires et conventionnels, le changement climatique, mais aussi sur les crises régionales comme le dossier nucléaire iranien. En recherchant ensemble des solutions viables, nous œuvrons pour le bien de l’humanité toute entière.

3 - La France a été l'un des premiers pays européens à exprimer sa volonté de participer aux Nouvelles routes de la soie (NRS). Lorsqu’en 2018, le Président Macron a effectué sa première visite en Chine, il a choisi de commencer par Xi’an qui est le point de départ de l’ancienne Route de la soie. Lors de la visite en France du Président Xi Jinping en 2019, nos deux pays ont signé une troisième série de projets de coopération emblématiques en marchés tiers. A Beijing, en avril dernier, le Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a participé en qualité de représentant spécial du Président Macron, au 2ème Forum international de haut niveau sur les NRS.Comment voyez-vous la coopération sino-française dans ce cadre précis ?

Le Président Macron et son gouvernement ont exprimé à plusieurs reprises leur souhait d’explorer des projets spécifiques avec la Chine dans le cadre des Nouvelles routes de la soie et les milieux d'affaires français se sont montrés encore plus intéressés. Le train de fret sino-européen, le Pavillon français du groupe JD.com, l'Union maritime sino-française ainsi que d’autres projets d’interconnexion sont en train de monter en puissance. Les entreprises de nos deux pays, encouragées par leurs gouvernements respectifs, sont très actifs sur les marchés tiers en Asie, en Afrique et ailleurs. Tous les ans, l’Ambassade de Chine organise à Paris un Forum d’échanges académique sur les Nouvelles routes de la soie, ainsi qu’un voyage en Chine sur le même thème, pour des délégations d’experts et d’universitaires français. Cela permet à des Français de tous horizons de mieux comprendre ce qu’est cette grande initiative et de susciter une meilleure adhésion.

Comme l'a dit le président Xi Jinping, les Nouvelles routes de la soie partent, certes, de la Chine, mais elles appartiennent à tous. La France qui est une grande puissance au sein de l'UE a les moyens de jouer un rôle important dans la construction de ces Nouvelles routes en Europe centrale et dans le monde. Si nos deux pays parvenaient à décrocher rapidement des succès dans le cadre des NRS, cela contribuerait à renforcer sa stratégie d’interconnexion avec l’UE, à faciliter l’osmose des intérêts sino-français et sino-européens, en générant ainsi davantage de bénéfices mutuels. Personnellement, je suis très confiant en l’avenir de la coopération.

4 - Revenons un instant sur le volet commercial bilatéral. Le plus gros déficit commercial français étant avec la Chine, le gouvernement français, préoccupé par cette situation, s’efforce de le réduire. Comment voyez-vous ce déséquilibre commercial entre les deux pays ?

Tout d'abord, je tiens à préciser que l’excédent commercial que nous avons avec la France n’est pas notre intention première. Ce déséquilibre est dû à nos économies qui sont structurées différemment et à une répartition inégale de la chaîne de valeur mondiale. Nos modes de calcul sont également différents. En quatre décennies de développement soutenu, la Chine s’est constituée un marché aux potentialités colossales. Nous souhaitons sincèrement augmenter nos importations pour équilibrer notre balance commerciale et répondre aux aspirations grandissantes de la population à une vie meilleure. Ces dernières années, grâce à nos efforts conjoints, nous avons réglé, un à un, les dossiers de licence d’importation en Chine de produits françaisà base de porc, de bœuf, de volaille et d’autres produits agro-alimentaires. Les exportations de produits pharmaceutiques, de cosmétiques, de vêtements et accessoires de marque ainsi que beaucoup d’autres produits prisés en Chine sont en forte augmentation. Lors de la première Exposition internationale aux importations de Chine de l’année dernière, le montant des ventes réalisées par les exposants français a atteint 1,55 milliard de dollars, au 2ème rang des pays européens, démontrant l’attractivité des produits français en Chine. Nous prendrons de nouvelles mesures énergiques pour libérer le potentiel de notre marché intérieur et faire la part plus belle aux importations. Nous suggérons également aux entreprises françaises de profiter du statut d’invité d’honneur accordé à la France pour cette 2ème Exposition internationale aux importations et de tirer pleinement parti des atouts du e-commerce et de la ligne ferroviaire sino-européenne pour accroître encore davantage leurs exportations vers la Chine. Naturellement, le marché chinois étant hautement concurrentiel, les Français devront, s’ils veulent y augmenter leurs parts de marché, proposer leurs meilleurs produits aux meilleures conditions.

5 - Certains pensent que l’influence de la Chine en Afrique ne cesse d’augmenter et qu’elle est en train de supplanter le leadership de la France dans les pays d’Afrique francophones. Qu’en pensez-vous ?

La Chine est à la fois un pays ami, un pays partenaire et un pays frère de l’Afrique. Nos relations de coopération sont anciennes. Pour nous, la coopération avec l’Afrique, c’est d’abord la sincérité, le pragmatisme, l’amitié et la franchise et la juste conception de la justice et des intérêts, c’est un désir sincère d’aider l’Afrique à se développer dans la paix.Deuxièmement, c’est faire jouer nos complémentarités dans une recherche de bénéfices mutuels, en permettant pleinement à l’Afrique de faire valoir ses atouts et son leadership. Troisièmement, c’est se montrer ouvert et tolérant en encourageant tous les pays du monde à venir y travailler. Depuis l’an 2000, les échanges sino-africains sont passés de 10,6 milliards à 170 milliards de dollars américains ; les investissements chinois, de moins de 500 millions à plus de 38 milliards de USD, nos entreprises sur place sont passées de 400 à plus de 3 000. Largement appréciée sur l’ensemble du continent africain, la coopération sino-africaine est désormais à l’avant-garde de la coopération internationale en Afrique et de la coopération Sud-Sud. La Chine et la France sont deux grands partenaires de l’Afrique. La France y est présente depuis longtemps et y possède des atouts spécifiques. Ces dernières années, la Chine y a également accumulé beaucoup d’expérience. Chacun peut donc apprendre de l’autre et y faire jouer ses complémentarités. Nous sommes prêts à travailler avec les Français en marché tiers ou dans d’autres cadres, d’une part pour aider le peuple africain à vivre mieux, mais aussi pour donner un nouvel élan à la coopération sino-française.

6 - La Chine et la France sont deux pays de grande culture. Les échanges humains, avec leurs caractéristiques propres, ont toujours été d’une certaine manière l’huile dans les rouages de nos relations bilatérales. Alors que se prépare la 5ème session du Dialogue de haut niveau sur les échanges humains et culturels sino-français, que pensez-vous de l’actualité et des perspectives de ces échanges ?

Les échanges humains sont un moyen efficace de mieux connaître et apprécier la culture de l’autre. C’est aussi un excellent moyen pour nos deux peuples de mieux se comprendre et de nouer des liens d'amitié. Cette année marque le 100ème anniversaire du mouvement des étudiants-travailleurs chinois. Des milliers de nos jeunes instruits ont traversé les océans pour venir en France, en quête d’inspiration pour sauver leur patrie. Parmi eux, Zhou Enlai, Deng Xiaoping et d’autres fondateurs de la Chine nouvelle mais aussi, d’autres grandes figures chinoises des sciences et des arts. Cette histoire si singulière a donné à la relation sino-française un contenu historique tout à fait unique.

Après l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France en 1964, nos échanges humains ont également été à l’avant-garde des autres échanges de ce type entre la Chine et les autres pays occidentaux. Le premier centre culturel chinois à l'étranger a été ouvert en France. Des événements tels que les Années culturelles croisées et le Cinquantenaire de l’établissement des relations diplomatiques ont été grandioses et mémorables. Le mécanisme du Dialogue sino-français de haut niveau sur les échanges humains et culturels, institué en 2014, de pair avec le Dialogue stratégique et le Dialogue économique et financier de haut niveau constituent les trois piliers qui président à notre coopération bilatérale. Dans le cadre du mécanisme, la coopération linguistique, scientifique, technologique, culturelle, sportive et sanitaire, a été particulièrement fructueuse. Les étudiants chinois constituent désormais l’une des communautés estudiantines étrangères les plus importantes en France et la France est devenue le pays européen qui compte le plus d'étudiants en Chine.

Le Président Xi Jinping a déjà eu l’occasion de rappeler que « La diversité des cultures génère leur dialogue. Ce dialogue génère des inspirations croisées qui, à leur tour, génèrent le développement des cultures ». La Chine et la France sont deux grands pays héritiers d’une longue et brillante civilisation. Chacun doit être l’exemple même de ce qu’est un véritable dialogue entre des cultures et des civilisations, fondé sur le respect mutuel, l’égalité, la sérénité, l’équilibre, la tolérance, l’appréciation et l’inspiration réciproques. Nous souhaitons travailler avec la France pour saisir l’occasion que représente la 5ème session du Dialogue de haut niveau sur les échanges humains et culturels qui aura lieu cette année, pour y approfondir la coopération et fournir une assise populaire plus solide au développement de notre partenariat global stratégique, étroit et durable.

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