Interview conjointe de S.E.M.l'Ambassadeur LU Shaye par la presse chinoise et française
2019/10/12

Q: L’ancien Ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a parlé de “l’écologisation”, qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce que la Chine attend de la visite de la prochaine visite du Président Emmanuel Macron en Chine ?

R : D’après ce que j’ai compris, “l’écologisation” veut dire que le développement dans tous les domaines doit tenir compte des facteurs écologiques. Cela correspond au nouveau concept de développement en Chine. Notre nouvelle vision du développement est basée sur la protection de l’écologie et de l’environnement. Comme l’a dit le Président Xi Jinping, l’eau propre et la montagne verte sont la richesse, ce qui veut dire que l’environnement prime sur le développement économique. Sans un bon environnement, le développement économique ne sert à rien. Il y a quelques années, nous avons lancé un projet qui s’appelle « Internet + ». Il faut utiliser Internet dans le développement de plus haut niveau, surtout le développement des industries traditionnelles. Si vous y ajoutez des facteurs d’Internet et de télécommunications, les industries traditionnelles peuvent connaître un nouvel essor. Maintenant, la nouvelle vision du développent, c’est « écologie+ », par exemple « écologie+industrialisation », « écologie+agriculture », « écologie+culture ». Ainsi, ce sera un développement plus sain et durable.

Sur la deuxième question, la Chine et la France sont liées par un partenariat global stratégique. Ces dernières années, ce partenariat a connu un développement assez encourageant avec l’implication personnelle de nos deux Chefs d’Etat. Le Président Emmanuel Macron a effectué sa première visite d’État en Chine en janvier 2018. En mars dernier, le Président Xi Jinping a effectué sa deuxième visite d’État en France. Dans moins d’un mois, le Président Macron à son tour, effectuera sa deuxième visite d’État en Chine. Les échanges très fréquents entre les deux Chefs d’État constituent déjà des facteurs de propulsion à nos relations bilatérales. La confiance politique entre nos deux pays s’est considérablement renforcée, c’est une base nécessaire pour le développement sain de nos relations.

D’ailleurs, nous avons une coopération économique très puissante dans différents domaines, tels que les domaines traditionnels comme l’aéronautique, l’aérospatiale, le nucléaire civil, et les domaines émergents comme l’agro-alimentaire, l’intelligence artificielle, l’économie numérique, l'économie du troisième âge.

Nos deux pays ont des positions très similaires sur le plan international, nous défendons tous le multilatéralisme. Nous sommes tous pour la préservation du rôle central de l’ONU dans la gouvernance mondiale. Nous défendons tous le libre-échange et le système de commerce multilatéral axé sur l’OMC. La Chine et la France sont des pionniers dans la lutte contre le changement climatique. Nous avons aussi un rôle important à jouer dans le règlement des points chauds tels que le dossier nucléaire iranien.

Le succès de la première édition de l’Exposition internationale des importations de Chine a fait découvrir aux exposants français les immenses opportunités du marché chinois, et joué un rôle actif pour promouvoir la coopération économique et commerciale sino-française.

La deuxième Exposition internationale des importations se tiendra à Shanghai du 5 au 10 novembre prochain, lors de laquelle seront organisées des expositions consacrées aux États et aux entreprises, ainsi que le Forum économique international de Hongqiao. Actuellement, plus de 170 pays et organisations internationales et régionales, plus de 3 000 exposants et plus de 400 000 acheteurs se sont inscrits. Plus de 200 événements spécialisés se tiendront en marge de l’Exposition.

Cette année, la France sera l’invité d’honneur de l’Exposition internationale des importations. La partie française, notamment un grand nombre d’entreprises françaises, sont au rendez-vous. Plus de 100 entreprises françaises se sont inscrites, couvrant les domaines tels que l’aéronautique, la santé, la protection de l’environnement, l’automobile, les équipements intelligents, l’agro-alimentaire, les nouvelles énergies, les produits de consommation courante, les produits de luxe, la logistique, la gastronomie, le tourisme, etc.

La Chine et la France sont toutes deux grands pays dotés d’une influence mondiale, nous sommes membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, nous avons le devoir d’œuvrer ensemble pour lutter contre le protectionnisme et l’unilatéralisme de sorte que le monde se développe toujours dans un sens de la prospérité commune. Je pense que la prochaine visite du Président Macron en Chine enregistrera certainement de nouveaux résultats et permettra de faire avancer encore nos relations bilatérales.

Q: Pourriez-vous présenter la participation française à la deuxième Exposition internationale des importations de Chine ?

R : L’organisation de la deuxième Exposition internationale des importations est une initiative importante prise par la Chine pour ouvrir davantage son marché au monde, ce qui crée une nouvelle plateforme pour les échanges commerciaux et le renforcement de la coopération entre différents pays.

Nous entendons travailler ensemble avec la communauté internationale, y compris la partie française, pour faire de cette exposition une plateforme ouverte aux différents pays pour renforcer la coopération et les échanges et développer le commerce international, ainsi qu’un bien public international permettant de promouvoir la mondialisation économique et de favoriser la prospérité de l’économie et du commerce mondiaux.

Q : Quel est l’état de la relation entre la Chine et l’UE ? Y compris dans un contexte de guerre commerciale lancée par les États-Unis.

R : Acteur important dans le monde d’aujourd’hui, l’Europe est aussi un partenaire stratégique global de la Chine. Depuis l’établissement des relations officielles entre la Chine et l’UE en 1975, nous avons assisté à une imbrication et une interdépendance croissantes des intérêts des deux parties. En 2018, le volume des échanges commerciaux sino-européens a dépassé les 680 milliards de dollars américains, soit environ 1,3 millions de dollars par minute. Chaque année, plus de 8 millions de Chinois et Européens ont voyagé dans l’autre partie. Chaque semaine, plus de 600 vols relient les deux côtés du continent eurasiatique. Jusqu’ici plus de 11 000 trains de fret ont circulé entre la Chine et l’Europe.

La Chine est prête à œuvrer ensemble avec l’UE pour approfondir davantage leur coopération dans de différents domaines, promouvoir le partenariat sino-européen pour la paix, la croissance, la réforme et la civilisation et mieux faire jouer les atouts des deux puissances, des deux marchés et des deux civilisations que sont la Chine et l’Europe, afin d’accroître le rayonnement mondial du partenariat stratégique global sino-européen.

Les différends commerciaux internationaux doivent être réglés par le dialogue et les négociations, suivant les règles de l’OMC et dans un esprit de respect mutuel, d’égalité, de compromis et de sincérité. A l’ère de la mondialisation, la guerre commerciale et la surtaxation douanière ne profitent à personne. La Chine est aussi concernée que l’Europe par cette menace. La Chine s’oppose à toute forme de brutalités et de protectionnisme dans le commerce, et entend coopérer avec l’UE et les autres parties pour défendre ensemble la stabilité économique et commerciale mondiale et le développement commun sur la planète.

Q : Sur la guerre commerciale sino-américaine, le mauvais côté qu’on voit c’est pour la croissance de l’économie mondiale, le bon côté c’est que cela permet peut-être à la Chine de se développer plus vite à l’intérieur. La guerre commerciale donne-t-elle pas finalement une opportunité unique de développer le "centre" de la Chine plus vite que prévu ?

R : En toute franchise, les conflits commerciaux lancés par les États-Unis ont aggravé la pression baissière sur l’économie chinoise. Mais la résilience de l’économie chinoise est largement sous-estimée par le monde extérieur. Pendant le premier semestre de cette année, l’économie chinoise a progressé de 6,3% par rapport à la même période de l’année précédente, et les principaux indicateurs économiques sont restés dans des fourchettes normales. L'économie chinoise n’est plus un petit étang, mais un océan qui peut résister à toutes les tempêtes.

En plus de cela, l’économie chinoise poursuit, voire accélère son évolution vers un développement de qualité. La part de l’exportation dans le PIB est passée de 17% en 2007 à 9% aujourd’hui. Les industries de pointe et les services, tout autant que les industries stratégiques émergentes, maintiennent un rythme de croissance soutenue. Depuis sept années consécutives, nous restons le N°1 mondial pour le nombre de brevets déposés. Pendant cinq années consécutives, la consommation a été le principal moteur de l’économie et au premier semestre de cette année, elle a contribué pour plus de 60% à la croissance chinoise. A ce rythme, la Chine dépassera les États-Unis cette année pour devenir le plus grand marché de consommation dans le monde.

L’accélération de la reconversion économique et de la montée en gamme de la consommation constitue un facteur rassurant pour la Chine devant les conséquences des conflits commerciaux, mais surtout des opportunités pour les différents pays du monde.

Q : Au sujet de la coopération scientifique, quelles sont les attentes de la Chine ? Quels obstacles éventuels à lever et en retour quelle vision des libertés académiques souvent soulevées comme un obstacle par les acteurs français ?

R : La coopération scientifique a enregistré des résultats tangibles. Parmi les pays européens, la France est notre premier partenaire dans la recherche scientifique. Et dans la coopération d’enseignement supérieur aussi. La France y possède des atouts. Elle dispose des plus longues traditions de l’Europe voire du monde entier en matière d’ingénierie. Les écoles d’ingénieurs françaises sont mondialement connues et ont formé d’innombrables scientifiques, ingénieurs, entrepreneurs, voire hommes politiques.

La Chine attache une grande importance à la coopération sino-française dans ce domaine. La France est l’un des pays européens qui accueillent le plus grand nombre d’étudiants chinois. On compte en France 46 000 étudiants chinois. 12 établissements d’enseignement supérieur et 60 projets de formation jointe ont été créés par les deux pays dans les domaines comme l’aéronautique, l’aérospatiale, le nucléaire civile, l’industrie chimique, les sciences humaines et sociales.

Dans le futur, nous allons œuvrer à une coopération approfondie entre les universités et écoles chinoises et françaises d’excellence, élargir la coopération dans la formation d’ingénieurs et promouvoir une coopération de haut niveau entre les universités et les institutions de recherche des deux pays en matière de recherche scientifique.

D’après moi, il n’existe pas d’obstacles à la liberté académique dans la coopération en enseignement ou recherche. Il s’agit plutôt de différences culturelles et de respect mutuel. On parle des incompréhensions des Européens et des Français vis-à-vis du développement et de la montée en puissance de la Chine. On dit que le développement et la montée en puissance de la Chine font peur aux Occidentaux. Je réfléchis, pourquoi on en est là ? Dans son histoire plusieurs fois millénaire, la Chine était toujours un pays très pacifique, elle n’a jamais été à l’origine de guerres ou de conflits avec d’autres pays. La Grande Muraille est une preuve, car c’est une construction défensive et non offensive.

Il y a plus de 500 ans, un grand navigateur chinois ZHENG He a dirigé une grande flotte dans les pays voisins, c’était 100 ans plus tôt que le navigateur Christophe Colomb. Cette flotte puissante chinoise n’a agressé aucun pays, elle n’a fait que du commerce. Elle a apporté des marchandises chinoises comme le thé, la soie, la porcelaine à ces pays-là, et emporté des marchandises de ces pays. Elle n’a occupé aucun pouce de territoire des pays voisins.

La politique étrangère du gouvernement chinois est très claire et transparente : c’est la politique étrangère d’indépendance et de paix. Nous préconisons la coexistence pacifique avec les différents pays dans le monde. Nous préconisons le règlement des différends par la voie du dialogue et des négociations. Nous préconisons la préservation du rôle central de l’ONU dans la gouvernance des affaires internationales. Nous soutenons le système du commerce multilatéral centré sur l’OMC.

Nous sommes pour le multilatéralisme. Mais pourquoi on a encore ce sentiment de peur du développement de la Chine ? N’avez-vous pas, les Occidentaux ou les Français, peur de la puissance des États-Unis, qui sont beaucoup plus puissants que la Chine ? Pourquoi on n’en a pas peur ? Ou bien, on en a peur, mais on n’ose pas le dire. Là-dedans, il consiste en effet en une différence culturelle. Tout à l’heure, un participant a dit que les Occidentaux ont une perception de crainte envers la Chine. Cela dérive peut-être de cette différence culturelle.

Q : Cette crainte est surtout économique. Parce que les États-Unis nous ont aidés pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous serons toujours reconnaissants aux Américains d’avoir sauvé notre pays. Vous avez parlé tout à l’heure de la classe moyenne, mais on n’a jamais expliqué cela à la classe moyenne. La classe moyenne a subi la mondialisation. Les hommes politiques français n’ont jamais parlé de la transformation dans la mondialisation. Auparavant les usines fabriquent en France, aujourd’hui elles fabriquent en Chine. Donc, quand on entend que 800 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté, c’est évidemment extraordinaire, Mais vu d’ici, on ne voit que les aspects négatifs.

R : Mais ce n’est pas la faute de la Chine. Parce que les patrons délocalisent leurs usines en Chine, ce n’est pas la Chine qui les a forcés à le faire, ils le font de leur propre volonté. En délocalisant leurs usines en Chine, ils peuvent gagner plus. Mais ils doivent redistribuer équitablement les revenus aux travailleurs du pays. Les problèmes résident dans les pays occidentaux eux-mêmes. La mondialisation n’a pas de faute. Il faut régler raisonnablement les questions de la mondialisation.

Parfois on dit que le développement économique de la Chine constitue des menaces pour les Occidentaux, mais les États-Unis ne constituent pas une menace pour les pays européens ? Maintenant, vous êtes en guerre commerciale avec les États-Unis, qui imposent 7,5 milliards de dollars de taxe sur les marchandises européennes. Mais les Européens n’ont pas peur des États-Unis.

Je pense que c’est toujours le problème de culture, d’idéologie et de valeur. En toute franchise, les valeurs, la culture et l’idéologie entre la Chine et l’Occident sont totalement différentes, il faut le reconnaître. L’important est de se respecter l’un l’autre. Personne ne doit avoir l’idée de changer l’autre. Les Chinois ne veulent pas changer les Européens. Et les Européens ne doivent pas prétendre changer la Chine. Les deux cultures peuvent coexister. Ainsi, il n’y aura aucune peur. Vu l’histoire et la réalité de la politique étrangère de la Chine, vous n’avez rien à craindre. Peut-être je ne pourrais pas encore vous convaincre. On va continuer à faire cette explication.

D’ailleurs, les Occidentaux, depuis longtemps, depuis la fondation de la République populaire de Chine, ont collé un label sur la Chine : régime autoritaire, totalitarisme et autre. Dans le récit occidental, ce sont tous des mots négatifs, n’est-ce pas ? La culture occidentale, c’est toujours « vrai » ou « faux », « correct » ou « incorrect ». Ce label collé sur la Chine ne changera pas, même si la Chine s’est développée depuis 70 ans et a enregistré beaucoup de bons résultats. Les Occidentaux parlent toujours d’un régime totalitaire, même si ce système est très efficace. Il n’est pas « démocratique », donc il n’est pas bon.

Il ne faut pas partir d’une idéologie pour évaluer les autres pays. C’est vrai qu’il y a une grande différence en matière d’idéologie et de système politique. Est-ce que l’existence de cette différence empêche notre échange, notre coopération et notre coexistence ? Non. Nous sommes dans un village planétaire. On ne peut pas se sauver de la Terre ou aller vivre au Mars. Il faut coexister et se comprendre.

Q : Pourquoi, d’après-vous, c’est important que les Français et les Chinois se discutent dans l’avenir dans le monde d’aujourd’hui ?

R : Je pense que la Chine représente en quelques sortes l’avenir du monde. Ce n’est pas que nous sommes trop fiers de nous. Mais le développement de la Chine des 70 dernières années peuvent l'illustrer. En 70 ans écoulés, la Chine est passée d’un pays très arriéré et pauvre à la 2e économie du monde. Là-dedans, il y a certainement des choses qui peuvent donner des inspirations. Les Français voient clairement que la Chine représente un grand marché, donc l’avenir de l’économie mondiale.

Un marché de 1,4 milliard de populations, c’est le total de l’Amérique et de l’Europe, c’est-à-dire le total du monde développé. Quand un pays de 1,4 milliards de populations devient un pays développé, quelle contribution au monde ! Cela signifiera qu’un cinquième de la population mondiale sort non seulement de la pauvreté, mais mène une vie relativement riche. On peut dire que c’est une légende de l’histoire de l’humanité.

Maintenant, le monde connaît une régression et une stagnation de l’économie, où est l’issue ? Comment peut-on stimuler la croissance économique ? La croissance économique réside dans le marché. Et où est le marché ? Le marché, c’est la Chine.

En Chine, nous avons 400 millions de personnes à revenus intermédiaires qui ont une capacité de consommation très puissante. Par exemple, la Chine a besoin des produits agro-alimentaires français. Nous pouvons acheter autant que vous voulez vendre. C’est pourquoi les Français attachent une grande importance à ses relations avec la Chine. D’ailleurs, la France a été le premier grand pays occidental à établir des relations diplomatiques avec la Chine, donc vous avez l’avantage par rapport aux autres pays européens. La France a une tradition d’avoir une politique étrangère d’indépendance, c’est un peu différent des autres pays occidentaux.

Tout à l’heure, j’ai parlé des différences entre les systèmes d’alliance et les systèmes de partenariat. Le partenariat, c’est le système d’égal à l’égal et d’indépendance des parties. On peut gagner de l’argent ensemble, mais bien sûr on résiste ensemble aux défis. Mais on ne doit rien l’un à l’autre, on n’a pas d’obligation. Entre les partenaires, c’est la sincérité et la fidélité. Dans l’alliance, c’est l’allégeance et l’asservissement. J’espère que c’est le partenariat que la France aimerait voir.

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