Interview de S.E.M. Lu Shaye Ambassadeur de Chine en France par la Revue Défense
2019/12/25

Q : Quels sont les grands éléments de la vision géopolitique chinoise dans le monde ?

R : Il y a quelques jours, les pays européens et américains ont célébré le 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Cet événement historique hautement symbolique a déclenché une série d’énormes changements géopolitiques : la réunification des deux Allemagnes, la dislocation de l’Union soviétique et la fin de la Guerre froide. L’échiquier mondial est passé de deux pôles à un pôle unique. Certains ont annoncé « la fin de l’histoire », prétendant que la société humaine serait dominée par le capitalisme et le libéralisme occidentaux. Cependant, l’histoire n’est pas finie et continue d’avancer. Nous avons constaté que, dans les années 1990, le continent africain a connu une décennie de troubles dus à la « vague de démocratisation », et a vécu le génocide rwandais et la guerre dans la région des Grands Lacs, connue sous le nom de « guerre mondiale africaine ». En Europe, la guerre du Kosovo a entraîné l’éclatement de la Yougoslavie. Depuis le 21e siècle, les États-Unis ont subi les attentats du 11 septembre 2001, et ont par la suite déclenché une guerre en Afghanistan et une guerre en Irak. Le « printemps arabe » et les « révolutions de couleur » ont éclaté au Moyen-Orient. Par conséquent, de nombreux pays se sont enfoncés dans des guerres et des conflits, des réfugiés ont afflué en Europe, et des organisations terroristes ont profité de l’occasion pour gagner du terrain. Au cours des 30 ans qui se sont écoulés depuis la fin de la guerre froide, le monde n’a pas du tout été pacifique, bien au contraire, il a été encore plus turbulent. Cela donne à réfléchir. L’expansion excessive de l’Occident a entraîné des tensions dans les relations internationales et épuisé sa force stratégique. Or, les êtres humains doivent toujours vivre en harmonie. Les différentes nations et civilisations ont toutes leur raison d’être et elles ont toutes également droit à l’existence et au développement. Personne ne peut imposer sa volonté aux autres. Personne ne peut non plus prétendre que la sienne est bonne et que ce qui est différent est mauvais : cette logique fut à l’origine de nombreuses contradictions et de nombreux conflits dans le monde. La civilisation chinoise porte depuis toujours la vision d’un monde où la grande concorde règne et que les nations vivent en harmonie. Proposant le concept de communauté de destin pour l’humanité, nous essayons d’apporter des solutions pour la paix, le développement et la coopération de l’humanité. C’est la vision fondamentale de la Chine sur la situation mondiale actuelle.

Q : Qu’est-ce qui pousse Beijing à promouvoir le multilatéralisme ? Dans la pensée chinoise, n’est-ce pas plutôt la bipolarité – l’interaction avec un contraire – qui est facteur de mouvement ?

R : C’est exactement l’inverse, c’est l’harmonie et la complémentarité entre le yin et le yang, plutôt que la bipolarité. La pensée chinoise privilégie l’idée que « les choses de ce monde se développent sans rivalité, comme les quatre saisons s’alternent sans contradiction ». Voilà la source du concept de multipolarisation de la Chine. Dans le domaine de la politique internationale, la Chine a toujours souffert de l’hégémonisme et de l’unilatéralisme. C’est la raison pour laquelle, depuis la fondation de la République populaire de Chine en 1949, nous préconisons la démocratisation des relations internationales, la coexistence pacifique et l’égalité entre tous les pays, grands ou petits, puissants ou faibles, riches ou pauvres. Nous soutenons que les affaires internationales doivent être décidées par tous à travers les consultations, plutôt que par une quelconque puissance. De façon succincte, le concept de multipolarisation de la Chine se rapporte au maintien d’un système international centré sur les Nations Unies, d’un ordre international basé sur le droit international et d’un système commercial multilatéral basé sur les règles de l’OMC.

Q : Le 10e Livre blanc sur la défense chinoise, intitulé La défense nationale de la Chine à l’ère nouvelle, insiste sur la modernisation en cours de l’Armée populaire de libération. La Marine semble faire l’objet d’un effort particulier puisqu’on la voit désormais sur beaucoup d’océans. Qu’est-ce qui motive cet effort ?

R : La publication de ce livre blanc a pour but de présenter publiquement la politique de défense nationale de nature défensive de la Chine dans la nouvelle ère et d’indiquer clairement que la mission de l’armée chinoise consiste en « quatre appuis stratégiques », dont l’un consiste à « fournir un appui stratégique pour la sauvegarde des intérêts du pays à l’étranger ». Aujourd’hui, la Chine est déjà le plus grand pays en termes de transport maritime au monde, représentant 26 % du volume mondial du transport maritime des marchandises. Dans le cadre de la coopération économique internationale, de plus en plus d’institutions, d’entreprises et de ressortissants chinois sont allés à l’étranger. Certains ont été attaqués par des organisations terroristes et des groupes armés dans certaines régions ; d’autres ont été menacés par des conflits armés de grande ampleur. Cela exige que l’armée chinoise assume la responsabilité de protéger ses intérêts à l’étranger et de garantir la sécurité des citoyens chinois. Par exemple, la situation sécuritaire au Yémen s’est brusquement aggravée en mars 2015. Une flottille de la marine chinoise, amarrée à un port de la zone de guerre, a évacué 621 citoyens chinois et 279 citoyens de 15 pays. Il convient de souligner que des bâtiments de la marine chinoise croisent dans les océans du monde entier, non seulement pour protéger les intérêts propres de la Chine, mais également pour contribuer à la sauvegarde de la paix et du développement dans le monde et à la promotion de l’amitié entre les peuples. Depuis 2008, la Chine a envoyé 33 flottes d’escorte pour participer à l’opération internationale de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden, escortant 6 600 cargos et secourant plus de 70 navires attaqués ou menacés par des pirates. En plus d’effectuer des missions d’escorte, ces flottes ont également effectué des visites amicales dans plus de 60 pays du monde. Au cours des 11 dernières années, le navire-hôpital « Arche de la Paix » de la marine chinoise s’est rendu dans plus de 40 pays, dont des pays de l’Océanie et des Caraïbes, en participant à des secours aux sinistrés et en fournissant des services médicaux. Je tiens à dire qu’il s’agit d’un autre exemple de la mission de l’armée chinoise consistant à fournir un appui stratégique à la paix et au développement dans le monde.

Q : La participation chinoise aux opérations des Nations Unies est remarquée, en particulier en Afrique. Quelle place a-t-elle dans l’implication chinoise dans la sécurité internationale ?

R : L’Afrique est le continent qui regroupe le plus grand nombre de pays en développement au monde. La stabilité et le développement de l’Afrique touchent à la paix et à la prospérité du monde. La Chine et l’Afrique ont connu le même sort dans l’histoire et entretiennent des relations d’amitié et de coopération traditionnelles. L’intérêt que la Chine attache au destin de l’Afrique vient du fond du cœur et nous espérons sincèrement contribuer à la paix et au développement en Afrique. La Chine est membre permanent du Conseil de Sécurité et il est de notre devoir impérieux de participer aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies en Afrique. En outre, dans le cadre du Forum sur la Coopération sino-africaine, la Chine et les pays africains mènent également une coopération efficace en matière de paix et de sécurité. Les deux parties se sont engagées à renforcer leur coopération dans les domaines de l’escorte des convois, de la lutte contre le terrorisme, de la formation du personnel, ainsi que de l’exercice et de l’entraînement militaires conjoints, afin de faire progresser le partenariat global stratégique sino-africain et de construire une communauté de destin plus étroite entre la Chine et l’Afrique.

Q : S’agissant de la coopération de la Chine avec ses partenaires internationaux, en matière de défense, quelle est la place particulière de la coopération avec la France ?

R : Afin de construire un nouveau type de partenariat de sécurité caractérisé par l’égalité, la confiance mutuelle et la coopération mutuellement bénéfique, l’armée chinoise a activement engagé la coopération militaire avec l’étranger, mené des échanges militaires avec plus de 150 pays et mis en place 54 mécanismes de consultation et de dialogue en matière de défense avec 41 pays et organisations internationales, y compris la France, un pays à la fois éloigné et proche de la Chine. Je tiens à souligner que l’année 2019 marque le 55e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France. Le Président Xi Jinping et le Président Emmanuel Macron ont réalisé un échange de visites cette année. Ceci témoigne de l’excellence du partenariat global stratégique sino-français. La coopération en matière de défense fait partie intégrante de ce partenariat. Cette coopération se matérialise par la mise en place d’un mécanisme de consultation stratégique de haut niveau entre les deux parties, les échanges de visites entre les différentes forces armées, entre les navires de guerre, et la formation du personnel. Nous espérons élargir et approfondir les échanges et la coopération dans le domaine de la défense, afin d’accroître la confiance mutuelle politique et stratégique entre les deux armées, voire entre les deux pays, et de fournir un appui solide au partenariat global stratégique entre les deux pays.

Q : Est-ce que la mise en place des projets liés aux Nouvelles routes de la soie (Initiative Route et Ceinture) comporte un volet sur la sécurité ?

R : L’appellation officielle de ce que vous appelez les « Nouvelles routes de la soie » est l’initiative « la Ceinture et la Route », qui comprend la « Ceinture économique de la Route de la soie » et la « Route de la soie maritime du 21e siècle ». Il s’agit d’une initiative de coopération économique internationale visant à établir un réseau d’échanges commerciaux et d’infrastructures reliant l’Asie à l’Europe le long de la Route de la soie traditionnelle afin de promouvoir le développement commun et la prospérité partagée. Au cours des six années écoulées depuis son lancement en 2013, cette initiative est devenue la plate-forme avec le plus grand potentiel de développement pour la coopération internationale, ouvrant une nouvelle voie de mondialisation caractérisée par l’ouverture, l’inclusivité et la coopération mutuellement bénéfique, et enregistrant des succès encourageants. À l’heure actuelle, 137 pays et 30 organisations internationales ont signé avec la Chine 197 documents de coopération dans le cadre de la construction conjointe de « la Ceinture et la Route ». Entre 2013 et 2018, le volume global des échanges commerciaux entre la Chine et les pays et régions riverains de « la Ceinture et la Route » a dépassé les 6 000 milliards de dollars américains. L’année dernière, le volume global du commerce des services entre la Chine et les pays et régions susmentionnés a atteint 120 milliards de dollars américains. En ce qui concerne la construction d’infrastructures, les premiers bénéficiaires ont été les pays en développement : certains d’entre eux ont construit leurs premières autoroutes ou lignes ferroviaires modernes, d’autres ont construit leurs premières usines de fabrication d’automobiles, et d’autres encore ont complètement résolu la pénurie d’électricité dont ils souffraient depuis de nombreuses années. La Banque mondiale a déclaré que les acquis de « la Ceinture et la Route » avaient accéléré le rythme de la réduction de la pauvreté dans le monde. La mise en œuvre de cette initiative a favorisé le développement économique et la stabilité sociale des pays riverains et les a aidés à éliminer le terrain propice à l’existence de troubles et du terrorisme. En ce sens, l’initiative « la Ceinture et la Route » comprend également des facteurs de sécurité. La sécurité est non seulement le préalable et la base de l’avancement de la construction de « la Ceinture et la Route », mais également un de ses résultats positifs.

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