Interview de l'Ambassadeur LU Shaye par Europe 1 au sujet de l'épidémie du nouveau coronavirus
2020/02/04

 Le 4 février 2020, l'Ambassadeur LU Shaye a accordé une interview à Europe 1 au sujet de l'épidémie du Covid-19. Voici l'intégralité de cette interview.

Sonia Mabrouk: Bonjour l'ambassadeur Lu Shaye, et merci d'avoir accepté de répondre en direct à nos questions, vous êtes maintenant au sein de votre ambassade à Paris. Après la ville de Wuhan et ses 56 millions d'habitants (NDLR: 56 millions est en réalité la population de la province du Hubei, la ville de Wuhan compte 11 millions d'habitants) , une autre ville et ses 9 millions d'habitants viennent d'être confinés. Est-ce que la Chine prévoit d'autres mesures de ce type ? D'autres villes vont être ainsi coupées du monde ?

Lu Shaye: Le gouvernement chinois a pris des mesures rapides, déterminées et efficaces face à cette terrible épidémie. Nous avons fait tout de suite tout ce qui est possible pour prendre en charge les patients infectés. Deux hôpitaux de campagne avec une capacité de 2500 lits sont construits à Wuhan pendant 10 jours.

Bien sûr, la situation est bien encore très grave. Nous avons reçu les derniers chiffres. En Chine, on compte aujourd'hui 17 238 cas confirmés, 21 558 cas suspects, 475 patients guéris et 361 décès. Nous continuons à prendre des mesures pour contenir cette épidémie. Plus de 6 000 médecins et infirmiers sont convoqués de par le pays pour venir en aide à Wuhan, épicentre de l'épidémie. Et 1 400 médecins de l'Armée de libération du peuple chinois sont arrivés à Wuhan, sous les ordres du président Xi Jinping.

Sonia Mabrouk: Vous venez de donner le bilan officiel en Chine qui s'est aggravé. Certains craignent un bilan en réalité beaucoup plus important. La revue médicale The Lancet, qui est la référence des revues médicales, a publié une étude affirmant que le nombre de personnes contamimées serait 10 fois supérieur à ce qui est annoncé.

Lu Shaye: Je ne sais pas si cette assertion est correcte. Mais les chiffres sont publiés chaque jour par la Chine. Ce sont des chiffres officiels. Bien sûr, cela augmente tous les jours. Mais je ne pense pas que les chiffres publiés par le gouvernement chinois ne sont pas transparents. J'ai la conviction.

Sonia Mabrouk: Vous affirmez une transparence et vous avez dit au début de notre entretien que le gouvernement chinois a rapidement réagi dès l'apparition de ce virus. Il est vrai qu'en 2003, à l'époque de la crise du SRAS, on avait beaucoup reproché à la Chine d'avoir tardé à prendre la mesure contre cette épidémie. Là, vous nous dites que tout a été fait rapidement?

Lu Shaye: Cette fois-ci nous avons réagi beaucoup plus vite qu'il y a 17 ans. Vous pouvez remarquer qu'aujourd'hui, bien qu'il y ait beaucoup de cas confirmés en Chine, à l'étranger il y en a très peu. Seulement 140 et quelques. En Chine il y a plus de 300 décès, mais à l'extérieur de Chine il y a seulement un décès. Cela signifie que les mesures de prévention et de contrôle du gouvernement chinois sont très efficaces. On a coupé les sources de propagation vers l'extérieur.

Sonia Mabrouk: Pourtant, le bilan ne cesse de grimper. Est-ce que vous avez les capacités et moyens de contenir véritablement et de ralentir, c'est la question que tout le monde se pose, la propagation de ce virus en Chine?

Lu Shaye: Cette fois-ci, le virus est différent du celui du SRAS. La propagation est plus rapide , mais le taux de mortalité est moins important. Il est pour l'instant moins de 2,5%, pour le SRAS, c'était 10%. Donc même si le nombre de cas confirmés augmente toujours, c'est en raison du fait que les moyens de détection sont plus avancés. On a la conviction qu'on a la capacité et les moyens de la contenir à la fin. D'ailleurs, vous avez dit que plusieurs villes chinoises ont adopté des mesures de confinement. C'est une mesure nécessaire pour couper la source de la propagation.

Sonia Mabrouk: De nombreux expatriés français sont rentrés de Chine, notamment de Wuhan, à travers des vols spécialement affrétés par la France. La Chine facilite-t-elle ces rapatriements? Vous-même vous avez accompagné et suivi ces rapatriés?

Lu Shaye: Oui, nous avons accordé des assistances et soutien au gouvernement français pour le rapatriement des expatriés français. J'ai suivi la presse, le deuxième avion est arrivé ce matin dans le sud de la France.

Sonia Mabrouk: Quels conseils donnez-vous aux touristes chinois qui sont actuellement en France. Est-ce qu'ils doivent rentrer en Chine?

Lu Shaye: Même si l'OMS a décrété l'Urgence de santé publique de portée internationale, le Directeur général de l'OMS a clairement indiqué que ce n'était pas un vote de défiance contre la Chine, qu'il n'était pas pour, voire s'opposait à toute restriction de voyage ou de commerce à l'égard de la Chine.

Pour les Chinois qui sont en Europe, nous avons émis de nombreux rappels et conseils consulaires, tout en informant les citoyens chinois des mesures prises par le Ministère français de la Santé. Nous recommandons aux Chinois qui viennent d'arriver en France depuis la Chine de s'isoler à domicile pendant 14 jours. Et nous recommandons aux Chinois installés en France d'éviter les visites et les rendez-vous entre eux, et en cas de symptômes suspects, d'appeler le centre 15 et de suivre les propositions du personnel médical.

Sonia Mabrouk: vous avez rappelé que l'OMS a décrété finalement l'urgence de santé publique de portée internationale. C'est vrai que cette organisation a mis du temps avant de décréter une telle mesure. Certains y ont vu une forme de pressions de la part de la Chine. On sait que cette épidémie va avoir de lourdes conséquences économiques, car on en a déjà, avec les Bourses notamment celles de Shanghai qui dévissent, avec une croissance qui va probablement diminuer de votre pays. Est-ce qu'il y a eu une pression directe ou indirecte pour que l'OMS ne déclare pas aussi vite cette urgence sanitaire?

Lu Shaye: C'est pas une décision politique. La décision a été prise à partir de la science.

Sonia Mabrouk: vous dites que ce n'est pas une décision politique mais une décision de santé d'abord?

Lu Shaye: Cette décision est faite à partir de la situation réelle. Lors de sa première réunion, l'OMS n'a pas décrété l'urgence. Ce n'était pas sous la pression politique chinoise. C'était le résultat des recherches des experts. Puisque c'est un nouveau virus, il prend du temps pour évaluer le résultat. N'est-ce pas? Une semaine après, l'OMS a décrété cette urgence. La Chine est tout à fait d'accord. Mais nous ne pensons pas qu'il est nécessaire de couper tous les voyages ou le commerce avec la Chine.

Sonia Mabrouk: Pourtant c'est ce qui est fait. Nombre de pays ont suspensu leurs vols vers et en provenance de Chine, d'autres ont fermé leur frontière, la Russie impose des visas aux Chinois. Les Etats-Unis ne veulent plus carrément de voyageurs en provenance de Chine. Qu'est-ce que vous pensez de cette attitude et de ces mesures?

Lu Shaye: Peut-être ils ont cette inquiétude, nous le comprenons. Mais nous ne pensons pas qu'il est nécessaire de couper totalement les liaisons de voyage et le commerce avec la Chine. Puisque la Chine a déjà pris des mesures même dépassant les exigences du règlement international sanitaire de l'OMS.

Sonia Mabrouk: J'aimerais conclure cette interview par un élément important. La communauté chinoise de manière générale s'inquiète ici en France . De nombreux Français d'origine asiatique issue de l'immigration chinoise ont vu parfois les passants changer de comportements et leurs regards même les rejeter. Il y a eu des mots et des actes. Est-ce que vous lancez, c'est important, un appel à la raison ce matin?

Lu Shaye: J'ai vu des reportages et des commentaires sur les réseaux sociaux. J'aimerais croire que ce sont des cas isolés. J'ai rencontré récemment des amis français et sens que la plupart des Français sont solidaires avec la Chine. Le Président Macron, le Ministre des Affaires étrangères Le Drian, le Président de l'Assemblée nationale Ferrand, et la Maire de Paris Hidalgo ont tous exprimé leur soutien et solidarité à la Chine. Le Directeur général de la Santé Jérôme Salomon, a posté sur Twitter: « Soyons solidaires avec le peuple chinois ».

L'épidémie n'a pas de frontières et ne distingue pas les nationalités. Les maladies infectieuses émergentes sont un défi commun de l'humanité. Personne n'est à l'abri de cette menace. En ce moment difficile, l'empathie et la coopération s'avèrent encore plus précieuses, tandis que la méfiance et même la discrimination doivent être condamnées.

Sonia Mabrouk: C'est important ce message de solidarité vis-à-vis évidemment d'une communauté asiatique et de nombreux Français, parce qu'ils le sont tout d'abord. Merci Lu Shaye, ambassadeur de Chine en France d'avoir répondu à nos questions et nous avoir livré votre première intervention ce matin sur Europe 1.

Lu Shaye: Merci.

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