Entretien de l'Ambassadeur Lu Shaye sur BFMTV
2020/02/26

Q : Monsieur Lu Shaye, merci d’être avec nous. Vous êtes l’Ambassadeur de Chine en France. Avec vous, on va évoquer le coronavirus dans votre pays et toutes ses conséquences en Chine et en France. Les derniers chiffres dont vous disposez, quels sont-ils ?

R : Jusqu’à aujourd’hui, on a déjà recensé au total plus de 77 000 cas infectés et nous avons guéri à peu près 27 000 personnes. Il y a environ 2 600 décès. C’est pourquoi aujourd’hui, il nous reste encore 47 000 cas infectés. La bonne nouvelle est que dans tout le pays, la situation s’améliore largement. Hors Wuhan, les cas nouveaux diminuent remarquablement. Hier, on n’a enregistré que neuf cas nouveaux. Parmi les 24 provinces des 34, on n’a enregistré aucun cas nouveau pendant plusieurs jours consécutifs. Et même dans la province du Hubei, la situation s’améliore aussi.

Q : Avez-vous le sentiment pourtant que l’épidémie a atteint son pic en Chine ?

R : Le gouvernement chinois est très, très prudent, même si la situation s’améliore et que le nombre de cas confirmés diminue, mais le gouvernement chinois n’a pas déclaré officiellement que le pic est atteint. J’ai suivi la presse. Les experts de l’OMS ont déclaré qu’en fait, le 3 ou le 4 février, la situation de l’épidémie en Chine a déjà atteint le pic.

Q : Les autorités, les médecins chinois, est-ce qu’ils estiment qu’un pic pourrait être atteint dans les jours, dans les semaines qui viennent ? Et si c’est le cas, quand ?

R : Selon les experts chinois, s’il n’y a plus de nouveaux cas, après 28 jours, ça veut dire deux périodes d’incubation, peut-être l’épidémie sera finie. Mais le gouvernement chinois est très prudent. On dit qu’il ne faut pas relâcher les efforts. Il faut continuer à faire des efforts. On veut appliquer les mesures strictes pour consolider la situation actuelle.

Q : Vous parlez d’efforts. Vous parlez de mesures strictes. Qu’est-ce qui est fait en Chine justement pour continuer à se battre contre cette épidémie ?

R : Par exemple, on adopte le principe de précocité concernant le dépistage, le signalement, l’isolement et le traitement. On a adopté aussi une approche de concentration en ce qui concerne la prise en charge des personnes infectées, le traitement des patients dans un état grave, la mobilisation des médecins spécialistes et l’utilisation intégrée des ressources. Le gouvernement chinois a établi des partenariats avec 19 provinces du pays pour apporter une assistance plus ciblée à différentes villes du Hubei. Ces mesures ont déjà donné des résultats encourageants.

Q : On a vu la rapidité des autorités chinoises, par exemple, construire des hôpitaux en quelques jours seulement, pour répondre à cette crise en Chine. Qu’est-ce qu’elle a changé, cette crise dans votre pays?

R : Cette crise a révélé que nous avons encore des manques et des imperfections dans le système national de gestion d’urgence. Par exemple, au début de l’épidémie, les gouvernements locaux n’ont pas pris conscience totale de la gravité de cette épidémie. Leurs réactions ne sont pas assez rapides et les mesures n’étaient pas assez efficaces. Le travail des gouvernements aux différents échelons n’est pas assez synergique. Tout ça est à améliorer.

Q : La France et la Chine sont deux pays très différents. Mais vous avez déjà l’expérience de ce qu’il s’est passé chez vous. Évidemment, la situation du coronavirus en France aujourd’hui - et en Chine - il y en a de très nombreux, est aussi différente. Mais quels conseils donneriez-vous à un pays comme la France, par exemple, pour éviter une épidémie et pour se préparer face à ce type de virus?

R : Notre expérience est de prendre des mesures le plus tôt possible. Jusqu’à aujourd’hui. Je constate que le gouvernement français et les autorités sanitaires françaises ont réagi correctement. Il y a quelques jours, j’ai entendu le Ministre de la Santé dire que le gouvernement français allait augmenter le nombre d’hôpitaux prêts à accueillir des personnes infectées et faire des achats de fournitures médicales. Tout cela est nécessaire.

Q : Ce qui inquiète la Chine, mais aussi l’Europe et le reste du monde, c’est l’impact économique de cette crise. Quelle est la situation actuelle de l’économie chinoise ?

R : Vraiment, cette épidémie a affecté gravement l’économie chinoise, mais temporairement. Maintenant, le gouvernement chinois a déjà mis l’accent sur la reprise des activités économiques, tout en continuant à mener à bien le travail de prévention et de contrôle. On assure maintenant une reprise ordonnée des activités de production pour mieux soutenir la lutte contre l’épidémie et préserver un bon ordre économique et social.

On a incité les entreprises à s’organiser pour réduire la promiscuité de leurs employés sur le lieu de travail sans affecter la productivité, tout en mettant en place un système de relais. On a établi un système d’agents de liaison dans des grandes entreprises pour les exhorter à produire à plein régime et coordonné pour les aider à résoudre des problèmes tels que le manque de machines, de main d’œuvre, de financement pour assurer un approvisionnement stable en matières premières, auxiliaires et composants clé, de sorte à garantir un fonctionnement normal de l’ensemble de la chaîne industrielle.

Q : Monsieur l’Ambassadeur, ce fonctionnement normal, comme vous dites, il est pour quand? Est-ce que vous pouvez le prévoir? Et d’autre part, est-ce que la Chine a aujourd’hui les capacités de combler le manque de croissance économique provoqué par cette crise du coronavirus ?

R : Peut-être ne pourrons-nous pas combler tout le retard de la croissance économique, par exemple, au premier trimestre, la croissance baissera. Mais on est confiant sur le fait de rattraper ce retard une fois la fin de l’épidémie. Vous savez, l’économie chinoise est très résiliente. Nous avons une marge de manœuvre très large pour stimuler la croissance économique. Je suis sûr qu’après l’épidémie, il y aura un rebond de la consommation. A la fin de l’année dernière, le gouvernement chinois a fixé l’objectif de croissance pour cette année, une fourchette de 5,5% à 6% .

Q : Et il sera atteint ?

R : Jusqu’à maintenant, le gouvernement chinois est confiant d’atteindre cet objectif, même s’il peut être inférieur à 6%. Mais je pense qu’on peut atteindre au-dessus de 5,5%.

Q : Une question, Monsieur l’Ambassadeur, concernant la France et la Chine. La France a fait livrer des matériels sanitaires à la Chine par avion. Est-ce que la Chine a encore besoin d’une aide internationale, notamment pour l’approvisionnement en masques et en thermomètres ? Et deuxièmement, que dites-vous aux Français qui attendent de rentrer en Chine ? Vous avez dit que le pic n’est pas atteint pour l’épidémie. Est-ce que les Français qui sont à Paris ou ailleurs peuvent rentrer en Chine alors que pour l’instant, il y a toujours des mesures de confinement dans tout le pays, notamment à Shanghai, à Pékin ?

R : Le manque de fournitures médicales en Chine a été beaucoup amorti. Les usines de production de fournitures médicales en Chine ont repris leur travail. Donc maintenant on peut produire plus de 54 millions de masques de protection chaque jour. Je pense qu’on n’a pas un grand manque de fournitures médicales. Même si d’autres pays en ont besoin, je pense que la Chine est disponible à fournir des aides.

Q : Donc elle n’a plus besoin d’aide supplémentaire. Que dites-vous aux Français de rentrer en Chine?

R : Bien sûr, on remercie beaucoup les aides et assistances fournies par la France. Le gouvernement français nous a donné 3 lots d’aide de matériels médicaux. Des individus français, des compagnies françaises et bien sûr la communauté chinoise en France ont fait aussi des dons de fournitures médicales. Le gouvernement chinois les en a aussi remercié.

Q : Le message aux Français qui attendent, est-ce qu’ils peuvent rentrer en Chine ?

R : Je pense que maintenant, ce n’est pas toute la Chine qui est confinée. Donc il y a surtout la province du Hubei, la ville de Wuhan. Mais pour d’autres provinces, on a adopté des mesures de contrôle. Par exemple à l’aéroport, il y a la prise de température corporelle pour passer au crible des gens susceptibles d’être infectés. On n’a pas interdit l’entrée des étrangers en Chine, mais on doit appliquer des mesures de contrôle et de prévention.

Q : Vous évoquiez, Monsieur l’Ambassadeur, la communauté chinoise en France. J’aimerais avoir votre sentiment sur ce sentiment anti-chinois qui s’est manifesté ici suite au début de l’épidémie de coronavirus. Vous l’avez vécu comment ?

R : Oui, j’ai entendu parler de certains cas de discrimination vis-à-vis des Chinois et même de la communauté asiatique, mais je pense que ce sont des cas isolés. En effet, dans la vie quotidienne, je ne sens pas beaucoup de cas, mais à l’inverse, dans la presse, je sens qu’il y a une tendance de sinophobie, ce sont des commentaires, des éditoriaux dans la presse. Je pense que ce n’est pas bon.

Q : Une dernière question, Qu’on parle d’économie ensemble, tout à l’heure de téléphonie mobile, on va parler avec vous, juste concernant les autorités compétentes françaises qui envisagent de prendre des mesures restrictives contre Huawei, qui est le groupe de téléphonie mobile, notamment dans le déploiement de la 5G en France. Votre réaction ? Qu’est-ce qu’en pense la Chine ?

R : J’ai entendu ces rumeurs dans les médias. Je suis très inquiet. En fait, le gouvernement français a déclaré publiquement que la France n’adopte pas de position discriminatoire vis-à-vis de n’importe quels entreprise et pays. Et j’espère que les reportages dans la presse ne sont pas réels. En effet, ce n’est pas une question de sécurité. Huawei est une compagnie de technologie chinoise qui agit et coopère depuis des dizaines d’années avec les pays européens, avec les pays du monde. Elle n’a jamais eu de problème de sécurité. La sécurité, c’est selon moi un prétexte des Etats-Unis pour battre la Chine, pour empêcher le progrès de la technologie de la Chine.

Q : Monsieur l’Ambassadeur, justement l’Amérique menace de représailles les pays européens qui pourraient faire des affaires avec Huawei. Est-ce que la Chine pourrait prendre des mesures de représailles contre les pays, contre la France qui refuse Huawei qui puisse être un opérateur en France ?

R : La Chine espère coopérer dans tous les domaines, surtout dans le domaine de la haute technologie, sur un pied d’égalité et dans l’esprit du respect mutuel. Nous ne faisons pas comme les Américains. On reconnaît que les Américains lancent partout des menaces, n’est-ce pas? Mais je pense que celui qui menace le plus les pays européens, ce n’est pas la Chine. Et les programmes « Prism », « Echelon », et « Equation » ne sont pas des programmes chinois. Et celui qui menace le plus, ce n’est pas une entreprise chinoise. Crypto AG n’est pas une entreprise chinoise. Donc je pense que les pays européens n’ont pas besoin de s’inquiéter trop de Huawei de la Chine. En effet, la technologie de Huawei est beaucoup plus avancée que leurs confrères équipementiers européens. Et je pense que l’on peut faire une coopération sur la base gagnant-gagnant.

Q : Merci, Monsieur l’Ambassadeur d’être venu sur ce plateau ce matin nous expliquer tout cela.

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