Allocution de l'Ambassadeur LU Shaye à l'occasion du Dialogue sur la Chine et le monde d'après la COVID-19
2020/06/12

Le 11 juin 2020, l'Ambassadeur LU Shaye a participé au Dialogue sur la Chine et le monde d'après la COVID-19 avec plusieurs personnalités de France par visioconférence. Voici le texte intégral de son allocution :

Monsieur le Ministre Hubert Védrine,

Monsieur le Ministre François Loos,

Monsieur l'Ambassadeur Jean-David Levitte,

Monsieur l'Ambassadeur Maurice Gourdault-Montagne,

Monsieur le Président Pascal Boniface,

Chers amis, Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie à vous tous de votre présence. Je voudrais saisir l'occasion pour partager avec vous mes réflexions sur les impacts de la COVID-19 sur les relations Chine-Occident et la coopération sino-occidentale après l'épidémie. Et c'est aussi et surtout une occasion pour moi d'entendre vos analyses.

La France est déjà entrée dans la deuxième phase du déconfinement. Les efforts de la France contre la COVID-19 ont remporté des succès importants. La vie reprend progressivement son cours normal, la reprise des divers secteurs notamment de la restauration s'accélère, et la société commence à retrouver son dynamisme. Grâce aux nombreuses mesures de soutien mises en place, la population française sort petit à petit des sombres nuages de l'épidémie. Nous sommes du fonds du cœur ravis de voir les résultats de la gestion de la crise sanitaire et souhaitons que tout revienne à la normale en France le plus vite possible.

Face à cette épidémie inattendue, la Chine comme les autres pays sont tous victimes. Devant un virus inconnu, le gouvernement chinois a pris dès le début, dans un sens aigu de responsabilité, les mesures les plus complètes, les plus drastiques et les plus rigoureuses. En un temps très court, la Chine a coupé la transmission du virus, jugulé la propagation rapide de la maladie et maîtrisé la COVID-19, ce qui a procuré un temps précieux au reste du monde. Pour y parvenir, nous avons payé un lourd prix et consenti des sacrifices énormes. Le PIB a baissé de 6,8% pour le premier trimestre. Les gouvernements de divers échelons du pays ont dépensé au total 162,4 milliards de yuans RMB dans la prévention et le contrôle de l'épidémie. La Chine a aussi été le premier pays à reprendre les activités économiques et faire valoir ses atouts pour aider à garantir la stabilité et la fluidité des chaînes d'industrie et d'approvisionnement mondiales. Cela a contribué à la lutte mondiale contre la pandémie et à la reprise économique dans le monde. Vous pouvez avoir un aperçu plus complet des efforts chinois en consultant le livre blanc qui vient d'être édicté intitulé Combattre la COVID-19 : la Chine en action.

La COVID-19 a entraîné des impacts graves tant sur la Chine, que sur la France et l'économie mondiale. Pour relever le double défi du contrôle de l'épidémie et de la reprise des activités économiques, nous n'avons pas d'autre choix que d'unir nos efforts et de rester solidaires. Je vais maintenant articuler mes réflexions en trois points.

D'abord, l'une des caractéristiques patentes de l'épidémie de la COVID-19 est sa forte politisation.

Que ce soit la grippe A de 2009, le MERS de 2012, la crise d'Ebola de 2015, voire le SRAS de 2003, aucune de ces épidémies n'a été tellement politisée que la COVID-19.

Cette politisation se traduit notamment par une forte confrontation médiatique entre la Chine et l'Occident. Quand la Chine versait dans le tourbillon de l'épidémie, les médias occidentaux l'observaient les bras croisés, certains prenaient même un mauvais plaisir à voir la Chine souffrir, criant que le « moment Tchernobyl chinois » serait arrivé. Le secrétaire américain au commerce prétendait que l'épidémie en Chine « aiderait à accélérer le retour des chaînes industrielles aux Etats-Unis ». Tandis que quand l'Europe et les Etats-Unis devenaient l'épicentre, les médias s'étaient mis à accuser la Chine de tout, du « retard de réaction », de la « dissimulation de la vérité », et appelaient à « poursuivre la responsabilité de la Chine » et à « faire payer la Chine ». Cela a été un vrai tapage médiatique. Une étude de l'IRIS a très bien dit de ce phénomène : c'était en un mot du « China Bashing ».

Cette « guerre » médiatique ne trouve pas son origine en Chine. Elle a été provoquée par les Etats-Unis. Les politiciens américains ont leur calcul de politique intérieure. Les milieux politique et d'affaires européens n'ont pas suivi les Etats-Unis. Dans l'ensemble, les gouvernements des pays européens et les institutions de l'UE ont fait preuve de retenue. Je n'ai pas entendu un parti politique ou une personnalité d'affaires français accuser publiquement la Chine. Et il n'y a pas beaucoup d'intellectuels ou de think tanks qui ont suivi les Etats-Unis, ceux qui stigmatisent la Chine régulièrement ne sont que quelques-uns et se comptent sur les doigts de deux mains. Pourtant, les médias européens et français ont suivi de très près les Etats-Unis et ont fait office de la plate-forme pour lancer des accusations diffamatoires contre la Chine.

Les Chinois sont épris de la paix et de l'entente harmonieuse. Nous préconisons la bienveillance et ne cherchons jamais à provoquer les autres. Mais nous ne sommes pas non plus du genre à se laisser malmener. Face aux attaques malveillantes, la Chine réagit bien sûr pour défendre son honneur et sa dignité. Mais il est à souligner que nous avons réagi avec faits et arguments, au lieu de fabriquer des mensonges ou de diffamer. Malgré cela, les médias occidentaux n'ont pas toléré que la Chine ait réagit. Ils la qualifient de la diplomatie du « loup guerrier » et accusent les diplomates chinois d'aller au-delà de leur statut. Mais quid du premier diplomate américain ? Je n'ai pas vu les médias français le critiquer ! Si la Chine s'était laissée stigmatiser sans réagir, la réalité des faits serait totalement renversée. C'est-à-dire le premier pays à avoir signalé le virus, réussi à contrôler l'épidémie et contribué énormément à la réponse mondiale à la COVID-19 serait devenu le coupable du monde.

Deuxième point, après la COVID-19, la Chine et l'Occident auront besoin de faire de grands efforts pour accroître la confiance mutuelle.

La politisation de l'épidémie reflète le manque grave de confiance entre la Chine et l'Occident, et principalement, le manque de confiance de l'Occident à l'égard de la Chine. L'Occident n'approuve pas le système politique chinois et le rôle leader du Parti communiste chinois en Chine, les estimant contradictoires avec les valeurs occidentales. Il adopte donc une attitude sceptique, voire hostile, quant à tout ce qui est de la Chine. La presse et une partie de l'élite occidentales observent la Chine à travers le prisme idéologique, et transmettent ensuite leur récit préconçu au public, décrivant la Chine comme un pays bon à rien, voire un pays effrayant, ce qui a rendu encore plus grave la mécompréhension de la société occidentale vis-à-vis de la Chine.

Il n'est pas difficile à comprendre que si les épidémies précédentes n'ont pas été politisées, c'est parce que les pays où elles ont été identifiées n'étaient pas les concurrents principaux des Etats-Unis. Et la COVID-19 est extrêmement politisée parce que les Etats-Unis considèrent déjà la Chine comme leur plus grand rival stratégique. Avant la COVID-19, les deux pays ont déjà fait un an de guerre commerciale. Après l'éclatement de l'épidémie en Chine, les Etats-Unis ont senti une opportunité de mettre à genoux la Chine. Et quand les Etats-Unis s'enfonçaient eux-mêmes dans l'épidémie, ils ont commencé à en vouloir à la Chine et à chercher un bouc émissaire.

Maintenant que la situation de l'épidémie s'améliore en Europe, il est temps de faire preuve de calme et de réfléchir à ce qui s'est vraiment passé pendant l'épidémie. Le 2 juin dernier, Le Monde a publié un article intitulé La gestion chinoise de la pandémie est ambivalente, et l'AFP a fait récemment un reportage sur le dépistage massif à Wuhan. Ces deux articles sont relativement objectifs. Malheureusement, ce genre de reportages sont trop peu nombreux. La presse occidentale aurait pu observer la Chine dans une optique objective. Mais poussé par le politiquement correct, il n'est pas facile de dire la vérité. Si la déformation de l'image de la Chine peut dégrader l'opinion du public occidental sur le pays, elle n'empêche pas la Chine de continuer à se développer. Il faut se rappeler que c'était précisément durant des décennies où les médias occidentaux propageaient la « théorie de l'effondrement de la Chine » que la Chine « s'est effondrée », pour devenir la deuxième économie du monde. Je crois que les médias et les intellectuels devront tous réfléchir aux questions suivantes : si on analyse la Chine uniquement selon son propre goût, pourra-t-on vraiment « décrypter » la Chine ? Si on ne prête attention qu'aux aspects négatifs de la Chine, ne risque-t-on pas de perdre de vue le courant principal en Chine ?

Troisième point, bâtir une communauté de destin de l'humanité serait la plus grande convergence dans la coopération sino-occidentale.

La COVID-19 nous donne un grand enseignement : les virus ne connaissent ni frontières, ni ethnies, et ils ne font pas la politique. Ils sont l'ennemi commun de l'humanité et ne peuvent être vaincus que par la solidarité. L'idée d'une communauté de destin de l'humanité avancée par le président Xi Jinping n'est pas un slogan vide de sens. C'est une proposition concrète pour relever les défis de l'humanité. La Chine propose :

Sur le plan politique, la recherche de ce qui nous unit par-delà nos divergences. La Chine et l'Occident ont des choix différents de systèmes politiques, cela dérive des différences de nos cultures. « Navet ou chou, chacun son goût ». Il n'est pas question de décider lequel est supérieur. Ce qui importe est que lequel convient le mieux à soi-même. On devrait s'affranchir du paradigme de l'opposition binaire démocratie-autocratie, et comprendre qu'un système politique différent de celui de la démocratie occidentale n'est pas forcément un système autoritaire ou un mauvais système. L'essentiel c'est qu'il faut juger aux performances de la gouvernance. Si les différents pays peuvent faire preuve de respect réciproque et d'égalité, ils peuvent construire des relations de confiance, et les relations internationales peuvent rester stables et harmonieuses. S'ils arrivent à s'inspirer et s'apprendre mutuellement, c'est encore mieux, cela contribuera au progrès de l'humanité.

Sur le plan économique, la Chine propose la coopération gagnant-gagnant. La configuration actuelle de la chaîne industrielle mondiale s'est formée en suivant les lois de l'économie du marché. Elle est le reflet des atouts respectifs des différentes économies du monde. La démondialisation et la désinisation vont à l'encontre de ces lois et ne sont qu'une impasse. Il faut respecter le rôle prépondérant du marché dans l'allocation des ressources, au lieu d'intervenir artificiellement dans le sens contraire. Bien sûr, il faut aussi faire jouer le rôle aux gouvernements. Sans une action forte du gouvernement chinois, il n'aurait pas été possible pour la Chine de vaincre rapidement l'épidémie. Mais le but de l'action des gouvernements est de faire évoluer la mondialisation dans un sens plus ouvert, plus inclusif, plus équilibré et bénéfique pour tous, et non pas pour démondialiser.

Sur le plan diplomatique, la Chine propose la démocratisation des relations internationales. La liberté, la démocratie, la justice et l'égalité, ces valeurs ne doivent pas se limiter au plan national, elles doivent s'appliquer aussi dans les relations internationales. Il faut respecter la souveraineté de chaque pays et son droit de choisir en toute indépendance sa propre voie de développement. Il faut gérer les affaires internationales par voie de discussions entre les pays. Ce n'est pas celui qui a le poing le plus grand et qui crie le plus fort qui décide. Dans les relations internationales, il faut aussi prévenir l'autoritarisme et la dictature. Il ne faut pas placer systématiquement ses propres intérêts au-dessus de ceux des autres, ni menacer ou attaquer les autres en recourant aux sanctions unilatérales et aux pressions maximales. Le multilatéralisme est l'incarnation de la démocratisation des relations internationales et le moyen efficace pour brider l'autoritarisme et la dictature sur la scène internationale.

Sur le plan du développement, la Chine propose une voie de développement vert et durable. Une relation harmonieuse entre l'homme et la nature, un monde propre et beau, ce sont des éléments importants de la communauté de destin de l'humanité. La COVID-19 a encore souligné leur importance majeure. L'économie chinoise est déjà passée d'un mode de croissance rapide à un développement axé sur la qualité, dans lequel l'innovation, le numérique et la protection de l'environnement ont une place accrue. L'Union européenne travaille aussi activement pour mettre en œuvre le Pacte vert et la Stratégie numérique. Le développement vert est donc appelé à devenir une nouvelle niche de croissance de la coopération sino-française et sino-européenne.

Voilà mes quelques réflexions sur la Chine et sur le monde après la COVID-19. Merci de votre attention.

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