Allocution de l'Ambassadeur LU Shaye à l'occasion de la rencontre avec la Society for East Asian Affairs de Sciences Po
2021/03/12

Le 12 mars 2021, l’Ambassadeur Lu Shaye a échangé avec la Society for East Asian Affairs de Sciences Po. Voici l’intégralité de son allocution :

Chères étudiantes, chers étudiants,

Bonjour à tous. D’abord je voudrais vous souhaiter une chaleureuse bienvenue à l’Ambassade de Chine en France, soit en présentiel, soit par visioconférence. Vous êtes jeunes étudiants venus de différents pays. Votre dynamisme me rappelle les jeunes étudiants chinois qui, il y a plus d’un siècle, ont quitté la Chine pour la France pour apprendre les sciences et chercher le salut national. Beaucoup d’entre eux sont devenus les fondateurs de la République populaire de Chine, ou les précurseurs dans les domaines scientifique, culturel et artistique de la Chine nouvelle. Cet épisode a inscrit un chapitre brillant dans les annales des relations sino-françaises et influencé considérablement le processus du développement de la Chine dans les temps moderne et contemporain.

Je sais que vous voudriez en savoir plus sur les relations sino-françaises et sino-européennes. J’aurai le plaisir d’échanger avec vous sur ces sujets dans la partie discussions libres. Mais avant cela, je voudrais vous présenter brièvement la Chine. Car pour en savoir plus sur les relations sino-françaises et sino-européennes, il faut d’abord connaître la Chine, et pour connaître réellement la Chine, il faut d’abord connaître le Parti communiste chinois. Aujourd’hui, le monde et surtout l’Occident prête une attention croissante à la Chine et au PCC. C’est une bonne chose en soi. Mais cette attention accrue à la Chine n’a pas conduit à une meilleure compréhension de la Chine. Au contraire, la perception de la Chine par l’Occident devient de plus en plus négative et éloignée de la réalité. La couverture de la presse occidentale sur la Chine est émaillée de préjugés et de fausses interprétations, voire de calomnies, de dénigrement et de diabolisation. Il semble que « China bashing » est devenu le nouveau « politiquement correct » de la presse occidentale. Alors je voudrais poser une question : si la Chine était un pays dictateur, totalitaire, antidémocratique et privé des droits de l’homme, comme le décrivent des médias occidentaux, comment aurait-elle pu réaliser une croissance rapide pendant plus de 40 ans et passer d’un pays arriéré et appauvri à la deuxième économie du monde ? Comment le PIB par habitant en Chine serait-il passé de 200 dollars en 1978 à plus de 10 000 dollars en 2020 ? Comment les plus de 800 millions de Chinois seraient-ils sortis de la pauvreté, soit plus de 70% des populations sorties de la pauvreté dans le monde ? Y a-t-il quelque chose qui cloche avec les concepts de démocratie et de droits de l’homme ? Ou bien y a-t-il quelque chose qui ne va pas dans la façon dont les médias occidentaux présentent la Chine ? Avez-vous entendu parler du « Filtre d’enfers » utilisé par la BBC dans ses documentaires sur la Chine ? La BBC aime ajouter des filtres de couleurs jaune, verte ou grise dans les vidéos qu’elle a filmées en Chine, pour donner une image funèbre de la Chine. En toute franchise, cette pratique de certains médias occidentaux ne contribue pas à la compréhension mutuelle et à la coopération entre la Chine et l’Occident, en plus, elle n’est pas dans l’intérêt actuel et à long terme des pays occidentaux. Car la Chine continuera à se développer, que l’Occident la comprenne ou non. Mais si l’Occident ne connaît pas la vraie Chine, il ne sera pas en mesure de définir avec précision ses propres intérêts, d’adopter une politique appropriée à l’égard de la Chine et de résoudre les problèmes et les défis auxquels il est confronté.

Un adage chinois dit : « Il est dans la nature des choses qu’elles soient différentes ». La Chine et l’Occident ont des histoires et des cultures, des stades de développement et des systèmes sociétaux différents. Je prends un exemple : les Chinois mangent avec des baguettes, et les Occidentaux avec un couteau et une fourchette. Il n’y a pas de supériorité entre les deux méthodes. La seule question est de savoir laquelle convient à soi-même. Les Occidentaux consomment plus de viande, il est donc plus pratique d’utiliser des couteaux et des fourchettes. Les Chinois mangent plus de légumes, c’est pourquoi nous avons pris l’habitude d’utiliser les baguettes. Mais les Chinois mangent aussi de la viande, alors que devrions-nous faire ? Nous coupons la viande en petits morceaux pour la cuisson, il est donc plus facile de les ramasser avec des baguettes. Beaucoup d’amis français que j’invite à manger à l’Ambassade apprennent à manger les plats chinois avec des baguettes. Et moi, quand j’allais aux restaurants en France ou que je rends visite à des amis français, j’utilise les couteaux et les fourchettes. De cet exemple simple, je tire un enseignement : Nous devons savoir admirer ce qu’il y a de bon chez nous, tout en ayant un esprit ouvert pour admettre et apprécier ce qu’il y a de bon chez les autres. Chacun s’attache à ses propres points forts, tout en respectant et admirant les points forts des autres, afin d’apprendre les uns des autres et de progresser ensemble. Personne ne doit s’obstiner à croire que ce qu’il a est bon et que les autres ne sont bons à rien, et encore moins demander aux autres de faire tout comme lui.

La Chine, qui a une histoire de plus de 5 000 ans, est la seule civilisation au monde qui n’a jamais été interrompue. Bien qu’il y ait eu des guerres, des troubles et des divisions dans l’histoire chinoise, la tendance générale est à l’unité, à la réunification et à la paix. Il y a plus de 2 000 ans, ce qui correspond à la période de la Grèce antique en Europe, de grands maîtres et de nombreuses écoles de pensée différentes ont émergé en Chine. De grands penseurs tels que Lao-tseu, Confucius et Mö-tseu ont exploré en profondeur les connaissances de l’univers, de l’astronomie à la géographie, et ont débattu largement sur l’essence de la relation entre les êtres humains, entre l’individu et la société, ainsi qu’entre l’homme et la nature. Des systèmes de pensée aussi riches que profonds ont été créés. Beaucoup de valeurs ont été mises en avant, telles que la piété filiale, la fidélité et la loyauté, les quatre principes de l’administration d’un pays, à savoir la moralité, la justice, l’intégrité et la pudeur, le perfectionnement de soi, la philosophie préconisant d’aider autrui à réussir en même temps de penser à la réussite personnelle, l’unité entre le Ciel et l’Homme, le respect des lois de la nature, etc.. Ces valeurs sont devenues les ADN culturels de la nation chinoise et ont façonné notre conception du monde et de la vie. Des valeurs bien chinoises, comme le collectivisme, la conception du « pays » à l’image de la « famille », ont commencé à prendre forme à cette époque. Depuis, les cultures chinoise et occidentale se sont différenciées.

Comme le dit un dicton chinois : « Seul celui qui les porte sait si les chaussures lui conviennent ou pas. » De même, seul le peuple d’un pays est bien placé pour dire si sa voie de développement et son système sociétal lui conviennent ou pas. Tout comme personne ne veut voir qu’il y ait une seule couleur dans le monde, nous ne devrions pas exiger de tous les pays qu’ils adoptent le même modèle de développement. Si la Chine et l’Occident suivent des voies différentes dans leur modernisation, c’est parce que nous avons des cultures différentes. Nous devrions nous apprendre l’un de l’autre, au lieu de nous désapprouver l’un l’autre. La Chine avait été longtemps à l’avant-garde dans le monde. Ce n’était qu’au 19e siècle qu’elle a commencé à prendre du retard. De la guerre de l’opium en 1840 à la fondation de la République populaire de Chine en 1949, durant ces plus de cent ans, la Chine n’a cessé de souffrir de l’agression, de l’oppression et de l’asservissement des puissances occidentales et du militarisme japonais. Notre pays a presque été menacé d’anéantissement, et notre nation, de disparition. A cette époque, l’Europe qualifiait la Chine d’« homme malade de l’Asie orientale » et l’Empire ottoman d’« homme malade de l’Asie occidentale ». La Chine a failli se disloquer dans le sillage de l’Empire ottoman. Pour sauver la patrie, le peuple chinois était déterminé à transformer le pays. Nous avons essayé de différents systèmes tels que la monarchie constitutionnelle, le régime républicain, le parlementarisme, le pluripartisme et le présidentialisme. Mais tous ont échoué. Finalement, sous la direction du Parti communiste chinois, la Chine s’est engagée sur la voie socialiste. Par conséquent, ne croyez pas que la direction du Parti communiste chinois et la voie socialiste ont été imposées au peuple chinois. C’est le choix fait par le peuple chinois lui-même, et c’est aussi le choix de l’Histoire. Au cours des 70 dernières années, la Chine a connu d’énormes transformations historiques, le pays autrefois appauvri et affaibli a complètement changé de visage et apporté une importante contribution à la paix et au développement dans le monde.

D’une part, l’économie chinoise a réalisé un développement soutenu et la puissance globale du pays s’est renforcée sans cesse. Suite à la fondation de la République populaire de Chine en 1949, le Parti communiste chinois a pris la détermination à développer l’industrie nationale et à moderniser le pays. A l’époque, tous les pays occidentaux imposait l’embargo à la Chine, nous privant des technologies, des capitaux et refusant de commercer avec nous, tout comme ce que les Etats-Unis font maintenant à Cuba. Seule l’Union soviétique nous aidait. Le peuple chinois s’est serré la ceinture et a travaillé d’arrache-pied. Avec de durs efforts, nous avons mis en place en 28 ans un système industriel pratiquement complet. Le niveau technique et la qualité des produits n’étaient certes pas à la hauteur des pays occidentaux développés, mais nous pouvions déjà tout fabriquer par nous-mêmes. Cela a jeté une base solide pour la réforme et l’ouverture du pays sur l’extérieur, et pour le décollage économique. En 1978, la Chine a lancé la politique de réforme et d’ouverture et les pays occidentaux ont également assoupli leur blocus et commencé à faire des affaires avec la Chine. Dans les échanges avec l’Occident, les Chinois ont fait preuve de grandes humilité et assiduité et appris des technologies, des expériences de gestion, des divers systèmes avancés occidentaux, mais aussi de la culture occidentale. Dans le même temps, nous avons gardé nos propres atouts. Nous sommes attachés à nos conditions nationales, en adoptant ce qui nous convenait et en laissant de côté ce qui ne nous convenait pas. La voie socialiste à la chinoise s’est ainsi progressivement formée. Nous avons parcouru en quelques décennies le chemin de la modernisation qui avait pris des siècles aux pays occidentaux. Je vous ai donné quelques chiffres au début de mon intervention pour illustrer les réalisations de la Chine au cours des dernières années. Je voudrais encore vous en citer quelques-uns. Par exemple, depuis deux ans consécutifs, le nombre de demandes de brevets internationaux de la Chine a dépassé celui des Etats-Unis pour devenir le numéro un mondial. La capacité de production de l’industrie manufacturière de la Chine est supérieure à celles des Etats-Unis, du Japon et de l’Allemagne réunies. Le poids de la Chine dans l’économie mondiale est passé de 1,7% en 1978 à 17% en 2020. L’économie chinoise contribue depuis de nombreuses années à la croissance économique mondiale à hauteur de 30%.

D’autre part, les droits et intérêts de la population se sont considérablement améliorés. Dès sa fondation, le Parti communiste chinois s’est engagé dans la recherche de l’indépendance et de la libération de la nation, et de la liberté et de la démocratie du peuple. Avec le développement de l’économie chinoise, les droits du peuple chinois se sont épanouis sur tous les plans : politique, économique, social, culturel et environnemental, etc.. Depuis l’introduction de l’Indice de développement humain par les Nations unies en 1990, la Chine est le seul pays au monde à être passé d’un « faible niveau de développement » à un « haut niveau de développement ». Récemment, la Chine a annoncé que toutes ses populations rurales démunies étaient sorties de la pauvreté selon les critères en vigueur. Nous avons ainsi atteint avec dix ans d’avance l’objectif de réduction de la pauvreté de l’Agenda 2030 (Programme de développement durable à l’horizon 2030 des Nations unies).

Peut-être certains d’entre vous diraient que certes la Chine a relativement garanti les droits économiques, sociaux et culturels de son peuple, mais elle est très en retard dans les droits civils et politiques, parce qu’on peut souvent entendre en Occident des voix critiquant la situation des droits de l’homme en Chine. D’abord, nous devons nous débarrasser d’une idée fausse de longue date, selon laquelle les droits de l’homme ne se réfèrent qu’aux droits civils et politiques. En fait, les droits de l’homme comprennent aussi les droits économiques, sociaux et culturels. Et ces derniers sont plus fondamentaux et plus importants, car les gens doivent vivre pour pouvoir exercer leurs droits. Seuls ceux qui atteignent un certain niveau de vie, acquièrent des capacités d’activités sociales et des qualifications culturelles peuvent participer efficacement à la gouvernance et à la délibération des affaires de l’Etat. C’est ce à quoi le gouvernement chinois est particulièrement attaché : créer des conditions économiques, sociales et culturelles favorables pour que le peuple soit maître de son propre destin. C’est le vrai sens de la démocratie telle que nous la comprenons. Un sans-abri n’a pas les moyens de voter, et encore moins de se présenter aux élections législatives ou présidentielles.

D’autres d’entre vous diraient que la démocratie s’entend par le suffrage universel selon le principe « un homme, une voix » et le multipartisme, et que la liberté est avant tout la liberté d’expression. Le suffrage universel et le multipartisme sont en effet la démocratie, mais seulement les formes de la démocratie, et non le fonds de la démocratie, ni un critère pour juger ce qui est démocratique et ce qui ne l’est pas. Au fonds, la démocratie est le droit et la capacité du peuple à mener une vie heureuse et à participer au gouvernement de l’Etat. Si ces deux points sont assurés, c’est la démocratie, quelle que soit la forme. Même dans les pays occidentaux, le suffrage universel et le multipartisme ont de différentes formes. Le président américain et les sénateurs français ne sont pas élus selon le principe « un homme, une voix », mais indirectement par des grands électeurs ou des élus de divers niveaux. Le système électoral chinois associe également le suffrage direct avec le suffrage indirect. Par exemple, les membres des assemblées populaires à l’échelon du district et au-dessous sont élus directement par les électeurs, tandis que les membres des assemblées populaires municipales et provinciales et les députés à l’Assemblée populaire nationale sont élus par les assemblées populaires à l’échelon inférieur. Le président chinois est élu par les près de 3 000 députés à l’Assemblée populaire nationale. La Chine pratique un système de coopération multipartite sous la direction du Parti communiste qui est le parti au pouvoir. Huit autres partis participent à la gouvernance de l’Etat. Ce système des partis a été conçu conformément à nos propres conditions nationales, tout comme la France et les Etats-Unis ont conçu les leurs sur la base de leurs conditions nationales. Quant à la liberté d’expression, le peuple chinois jouit d’une pleine liberté d’expression. Si vous respectez la Constitution, les lois, l’ordre public, vous pouvez dire tout ce que vous voulez dire. Il en va de même en France : la liberté d’expression a des limites. L’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 définit que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Il existe également de nombreux sujets tabous en France, comme l’antisémitisme, le racisme, la négation de La Shoah, l’apologie du terrorisme, etc..

Le développement de la Chine a encore beaucoup d’autres aspects. Faute de temps, je ne peux pas vous les présenter de manière exhaustive. J’espère que ce que je viens de dire pourra vous inspirer et donner matière à réflexion. Je suis maintenant disposé à répondre à vos questions, pour approfondir nos discussions sur les sujets relatifs à la Chine.

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